Création du Salon "des Refusés"

mai 1863

Le Déjeuner sur l'herbe
Huile sur toile d'Edouard Manet, 1862-1863 - Paris, musée d'Orsay
© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
 

Olympia
Huile sur toile d'Edouard Manet, 1863 - Paris, musée d'Orsay
© Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
 

C’est à 1846 que remonte la préhistoire du Salon des Refusés. Le Salon officiel ayant cette année-là rejeté plusieurs œuvres de Gustave Courbet dont son célèbre autoportrait, L’Homme à la pipe, ce refus provoque l’ire de Charles Baudelaire, farouche défenseur de “ l’étude des héros modernes ”, et du critique Jules Champfleury. Soutenu par des amis d’une telle qualité, Courbet prendra une décennie plus tard, en 1855, la décision de créer son propre pavillon du réalisme afin de laisser le public juge de la compétence des jurés !

 

Quatre ans encore et, en 1859, se tient un premier salon privé d’artistes refusés lors de la sélection officielle. La manifestation se déroule chez le peintre François Bonvin (1817-1887), qui présente chez lui Henri Fantin-Latour, Alphonse Legros ou Théodule Ribot. Vient enfin l’année 1861, qui marque l’envoi à Napoléon III, par le peintre Théodore Veron, d’une “ supplique des Refusés ”. Toujours libéral, l’empereur ordonne, lors de sa visite au Palais de l’Industrie au mois d’avril 1863, soit une semaine avant l’ouverture du Salon, la création d’un “ Salon des Refusés ” qui permettra au public de voir les œuvres non agréées par le jury.

 

Un succès ambigu

Rien de plus parlant, à cette occasion, que les chiffres : le jury du Salon ayant refusé son agrément à 3 000 tableaux sur les 5 000 proposés, 1 600 sont aussitôt présentés au Salon des Refusés, mais 1 400 restent confinés au secret de l’atelier, leurs auteurs ne souhaitant pas s’attirer les foudres d’une clientèle traditionnellement imperméable aux impertinences ! Ce tout nouveau salon est d’emblée l’objet de cruelles railleries dans la presse, qui ne se prive pas de dénoncer son effet de mode : pour nombre de bourgeois éclairés, aller “ aux Refusés ” est du dernier chic, les peintres du lieu étant assimilés à de véritables phénomènes de foire. Dans la Revue Française, Louis Énault écrit lapidairement : “ La généralité des tableaux refusés est mauvaise, elle est plus que mauvaise : elle est déplorable, impossible, folle et ridicule ”. Maxime Du Camp lui-même, homme d’une tenue intellectuelle ordinairement élevée, précise dans la Revue des deux mondes : “ Ces œuvres baroques, prétentieuses, d’une sagesse inquiétante, d’une nullité absolue, sont très troublantes à étudier, car elles prouvent de quelles singulières aberrations peut se nourrir l’esprit humain ”.

 

Cependant, la grande chance du Salon des Refusés est d’accueillir dès sa première tenue le Déjeuner sur l’herbe de Manet, source d’un scandale éclatant. Ainsi le critique du Figaro, Charles Monselet, n’hésite-t- il pas à écrire, le 24 mai 1863 : “ Au milieu d’un bois ombreux, une demoiselle privée de tout vêtement cause avec des étudiants en béret. M. Manet est un élève de Goya et Baudelaire. Il a déjà conquis la répulsion du bourgeois : c’est un grand pas ”. Il se dit même que l’impératrice, choquée par l’impudeur du tableau, l’aurait frappé d’un coup d’éventail ! Édouard Manet ne trouve guère d’autre défenseur que Zacharie Astruc, dénonçant “ l’injustice commise à son égard, si flagrante qu’elle confond ”.

 

Le seuil d’une certaine modernité

Scène banale de pique-nique, Le Déjeuner sur l’herbe (1863, 208 x 264,5 cm, Musée d’Orsay) se signale en premier lieu par une mise en place d’une grande simplicité. Tout s’y lit en termes exclusifs de peinture : la lumière tremblante des sous-bois, le frissonnement des feuillages, les dégradés de la surface aquatique, le modelé des personnages… Que le sujet reste d’essence plastique, tout le montre dans cette vision, chaque détail l’atteste, à l’exemple du foudroyant impact de la tache du nu qui renvoie une clarté d’une surprenante dureté, en contraste avec le flou des autres zones de lumière. Si l’hypothèse inconsciente d’un idéal champêtre reste plausible, celle de l’exaltation d’un monde de luxe, de calme et de volupté correspond bien mieux à ce que l’on sait des ambitions de Manet, grand ami de Baudelaire.

 

C’est en virtuose que Manet use des contrastes chromatiques, rouge des cerises sur le vert des feuilles, jaunes et bleus pâlis du panier et du vêtement, toutes les nuances étant pensées en fonction de la lumière qui les révèle. D’où cette extraordinaire impression de mouvance, de fragilité, de précarité qui fait entrer Le Déjeuner sur l’herbe dans l’histoire mondiale de la peinture, en rupture avec le réalisme de Courbet comme avec le romantisme de Delacroix. Sans rompre avec la réalité, le tableau ne cherchera plus, désormais, à la transformer, mais à en offrir l’analogie visuelle.

 

En marge des Refusés, Olympia

Que se serait-il passé si Manet avait décidé de présenter son Olympia (1863, 130,5 x 190 cm, Musée d’Orsay) en même temps que Le Déjeuner sur l’herbe au Salon des Refusés ? La question mérite d’être posée, tant il est loisible de supposer un scandale encore plus éclatant et, en conséquence, une place encore plus prestigieuse pour l’œuvre dans l’histoire de l’art. À quoi donc attribuer cet émoi dans les rangs du public et de la critique, sinon à la vérité crue ? Quand, à la suite de Jean- Dominique Ingres, les peintres du temps figuraient de belles odalisques offertes à toutes les convoitises, ils avaient soin de les draper du suaire de l’exotisme qui remplaçait avantageusement la mythologie. Ici, la jeune femme est réduite à ce que le regard apprend d’elle. Comme le peintre ne s’est pas donné la peine d’organiser l’artifice d’un éclairage tombé de la partie supérieure, la jeune héroïne ne dérobe sa nudité derrière aucun voile, même pas celui de la lumière et attente à la pudeur du spectateur, inquiet de tomber dans le piège du voyeurisme. Il se vérifie ainsi que le scandale est moins dans le sujet que dans son traitement, même si les rares attributs d’Olympia, fleur rouge dans les cheveux, bracelet au poignet, lacet autour du cou et escarpins aux pieds, ne font qu’érotiser son insolente nudité. Un seul motif ressortit à la provocation, celui du chat qui, queue dressée, semble métaphoriser la seule partie de son anatomie que songe à dissimuler, d’un geste par ailleurs insolemment négligent, la jeune femme.

 

Le plus surprenant dans l’histoire du Déjeuner sur l’herbe et d’Olympia reste peut-être la réaction de Manet face aux réactions d’hostilité. Qu’attendait-il donc ? Était-il naïf au point de ne point les prévoir ? Maître reconnu de la modernité picturale au sortir du Salon des Refusés, il lui restera à poursuivre sur la voie d’une quête par essence aléatoire, mais nécessaire.

 

Gérard Denizeau
écrivain