Marie Bonaparte

Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), 2 juillet 1882 - Gassin (Var), 21 septembre 1962

Marie Bonaparte, princesse de Grèce, 1937
Site « Les Amis du Patrimoine Napoléonien »
© APN / Photo Trude Fleischmann - DR

Mon cher ami,
J’ai vu cet après-midi Freud, et l’impression qu’il m’a faite dépasse
tout ce que j’attendais. D’abord cette grande douceur qui est en lui,
alliée à tant de puissance. On le sent en « sympathie »
avec toute l’humanité qu’il sut comprendre
et dont on n’est qu’un imperceptible morceau.

 

Datée du 30 septembre 1925, de l’hôtel Bristol à Vienne, cette lettre de Marie Bonaparte est adressée à René Laforgue, l’un des premiers psychanalystes français. Elle inaugure une longue amitié entre Marie, princesse de Grèce et de Danemark, et Sigmund Freud, son psychanalyste et maître à penser. Pourtant, rien ne laissait prévoir une rencontre entre ces deux personnes que tout semblait séparer.

 

Marie est née en 1882 à Saint-Cloud. Elle est la fille unique du prince Roland Bonaparte, petit-neveu de l’empereur Napoléon, et de Marie-Félix Blanc, riche héritière, qui décède un mois après l’avoir mise au monde. L’enfance de la petite princesse se passera entre différentes nounous, un père sous la coupe de sa mère Nina et des domestiques comme Pascal, fils adultérin du grand-père de Marie, Pierre Bonaparte, assassin du journaliste Victor Noir. C’est à partir de sept ans que Marie commence la rédaction de ce qu’elle nomme des « bêtises ». Ces petits cahiers à la couverture noire contenaient tous les fantasmes d’une enfant triste mais douée d’une riche imagination. Ils serviront de matériau à sa cure psychanalytique et furent publiés de 1939 à 1951.

 

Marie fut toujours en quête d’une image paternelle aimée et satisfaisante et elle douta toujours de son physique comme de son pouvoir de séduction. Son futur fiancé aurait pu correspondre à cette figure tant recherchée. Choisi par son père, le prétendant était le prince Georges de Grèce et de Danemark. Ils se marièrent en 1907 et eurent deux enfants, Eugénie et Pierre. Si le prince Georges ne combla pas toutes les aspirations de son épouse, il fut jusqu’à la fin de sa vie son « fidèle compagnon ».

 

Pendant la guerre de 14-18, Marie finance des hôpitaux ainsi que la Croix-Rouge. Elle entretient avec Gustave Le Bon (1841-1931), auteur de la Psychologie des foules (1895), une relation de fille à père spirituel. Proche des idées de ce sociologue, elle publie en 1920 Guerres militaires et guerres sociales. La princesse eut, de 1913 à 1918, une liaison passionnée avec Aristide Briand (1862-1932), avocat socialiste et l’un des grands hommes politiques de cette période. La fréquentation de ces personnages conforte Marie dans sa passion pour l’écriture. En 1924 est publié un petit livre de contes dédié à ses enfants Le Printemps sur mon jardin puis Les Glauques Aventures de Flyda des mers, récit où se retrouve une partie de sa vie personnelle traitée de manière symbolique.

 

Son père meurt en 1923. Briand et Le Bon étant devenus des modèles déchus, elle se tourne vers la chirurgie pour résoudre l’un de ses problèmes : la frigidité. Dans une revue médicale belge, elle signe un article sous le pseudonyme de A.-E. Narjani, Considérations sur les causes anatomiques de la frigidité chez la femme, où elle préconise le rapprochement chirurgical du clitoris du méat urinaire.

 

C’est aussi à cette époque qu’elle lit un ouvrage de Freud et commence une psychanalyse avec lui à Vienne. Comme le montre la lettre citée, la princesse Bonaparte, républicaine et athée, trouve en Freud un nouveau héros et dans la psychanalyse un nouvel idéal. Elle se sentait si bien la dépositaire de la pensée du créateur de la psychanalyse que, bien des années plus tard, alors qu’elle était devenue l’une des principales figures de la Société psychanalytique de Paris, ses collègues la surnommeront « Freud m’a dit ».

 

À partir de sa rencontre avec Freud, la vie de Marie se confond avec l’histoire de la psychanalyse en France. En 1926 et 1927, la Société psychanalytique de Paris (SPP) est créée avec des analystes venus de l’Est et des psychiatres. Marie finance la Revue française de psychanalyse. Le premier numéro, dans la partie non médicale qu’elle dirige, contient son article, « Le cas de Mme Lefebvre », où elle met en avant le crime œdipien de cette femme qui a assassiné sa belle-fille enceinte. C’est aussi l’occasion pour elle d’affirmer son hostilité à la peine de mort. Au début de 1960, après avoir fait signer une pétition à nombre de personnalités et d’intellectuels français, elle se rend aux États-Unis pour tenter de sauver Caryl Chessman, condamné à la peine capitale par l’État de Californie. Ce sera en vain.

 

Elle publie de nombreux textes dits « de psychanalyse appliquée », sur des faits de société et sur la littérature, comme sa remarquable étude sur Edgar Poe. Face à certains membres qui souhaitaient une psychanalyse à la française où le concept de libido n’aurait pas une place centrale, elle défend l’internationalisme de la pensée freudienne.

 

Pendant plus de dix ans, jusqu’à la mort de Freud, Marie sera auprès de lui une amie dévouée, une patiente fidèle et une adepte passionnée de la cause psychanalytique. Elle lui tiendra pourtant tête en achetant, contre sa volonté, les lettres qu’il avait envoyées à Wilhelm Fliess entre 1887 et 1904.

 

Devant la menace du nazisme, elle met tout en œuvre pour que la plupart des membres de la famille Freud puissent quitter l’Autriche, et elle finance auprès de l’administration nazie leurs autorisations à immigrer en Grande-Bretagne. À l’arrivée des Allemands à Paris, la princesse décide la fermeture de la SPP. Exilée volontaire en Afrique du Sud pendant la Seconde Guerre mondiale, elle continue à écrire contre l’antisémitisme. Après la guerre, son influence au sein de la SPP se fera moins importante, mais elle défendra toujours l’orthodoxie freudienne face à certaines dérives.

 

Ayant, pour la fin de sa vie, choisit de séjourner principalement dans sa résidence d’été du Var « Le Lys de mer », elle meurt en 1962 d’une leucémie, à côté de Saint-Tropez.

 

Dans les années quatre-vingt, lorsque Célia Bertin, biographe de Marie, a demandé à Anna Freud ce qui, selon elle, caractérisait la princesse, celle-ci aurait répondu : la droiture.

 

Jean-Pierre Bourgeron
psychanalyste