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Urbain Le Verrier

Saint-Lô, 11 mars 1811 – Paris, 23 septembre 1877

Huile sur toile de Félix Henri Giacomotti, vers 1880
Château de Versailles
© RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot

Photographie de Neptune prise depuis la navette Voyager 2,
le 29 janvier 1996
© NASA/JPL

Urbain-Jean-Joseph Le Verrier est né à Saint-Lô, le 11 mars 1811. D’origine modeste (son père est un petit fonctionnaire des Domaines), il étudie aux collèges royaux de Saint-Lô et de Caen, puis il rejoint Paris pour préparer Polytechnique. Il intègre l’école en 1831 et en sort bien classé deux ans plus tard. Admis comme ingénieur à la Régie nationale des tabacs, il démissionne en 1836 pour se consacrer à sa vocation pour les sciences physiques et mathématiques. Pour vivre, il donne des leçons privées puis parvient à obtenir un poste de répétiteur à l’École Polytechnique.

 

Tout en enseignant, Le Verrier entame des recherches sur un sujet qui l’occupera toute sa vie : le perfectionnement de la théorie du système solaire, une question d’une haute technicité mathématique en dépit de la simplicité de ses équations de base, établies par Newton au XVIIe siècle. C’est en septembre 1839 qu’il publie sa première contribution sur ce thème, dans les Comptes Rendus de l’Académie des sciences. Un point particulièrement délicat est le calcul de la trajectoire de la planète Uranus, découverte en 1781. C’est l’un des thèmes de travail de Le Verrier, et en 1845 il fournit ses premières conclusions sur les influences que Jupiter et Saturne exercent sur cette trajectoire. Ces travaux sont remarqués et Le Verrier obtient la reconnaissance de ses pairs en étant élu à l’Académie des sciences, en section d’astronomie, le 19 janvier 1846.

 

Surtout, le 1er juin 1846, il annonce à l’Académie l’existence d’une nouvelle planète, non encore nommée, et responsable des perturbations inexpliquées d’Uranus. Deux mois plus tard, Le Verrier va encore plus loin en décrivant en détail l’orbite de cette planète encore hypothétique. Il ne faudra que quelques semaines à l’astronome berlinois Johann Galle pour localiser Neptune à l’endroit du ciel qu’il a indiqué.

 

À la suite de cette découverte spectaculaire, Le Verrier est projeté sur le devant de la scène, couvert d’honneurs et de distinctions académiques. Le 14 octobre, le Bureau des longitudes le nomme membre-adjoint ; le 9 novembre, une chaire est créée pour lui à la Sorbonne.

 

Le Verrier commence à évoluer dans les sphères politiques. Il est présenté à Louis-Philippe, qui le fait officier de la Légion d’honneur. Puis, à l’avènement de la Deuxième République, il s’engage dans l’action parlementaire : en mai 1839 il est élu député de la Manche, sous l’étiquette des « Amis de l’ordre ». À l’Assemblée, l’astronome est un promoteur zélé du développement du télégraphe et des chemins de fer, et il coordonne une grande réforme de l’École Polytechnique. Il siège à droite et soutient la politique de Louis-Napoléon Bonaparte. Partisan du coup d’État du 2 décembre, Le Verrier est sous le Second Empire l’un des principaux soutiens du pouvoir au sein du monde savant. Sénateur à vie dès 1852, il est aussi président du Conseil général de la Manche de 1857 à 1870.

 

Au début des années 1850, Le Verrier convoite la direction de l’Observatoire de Paris, alors dévolue à François Arago. La mort de ce dernier, le 2 octobre 1853, lui ouvre la voie. Nommé directeur, il orchestre une profonde réorganisation de l’établissement, en s’inspirant du modèle de l’observatoire britannique de Greenwich, où règne une discipline stricte et une rigoureuse division du travail (avec le recours à des équipes d’observateurs et de calculateurs peu qualifiés). Le Verrier promeut aussi l’utilisation du télégraphe dans différents contextes scientifiques : distribution de l’heure standard, détermination des longitudes en coopération avec les géographes militaires du Dépôt de la guerre.

 

Mais c’est dans le domaine de la météorologie que Le Verrier joue au maximum des atouts du télégraphe. Il obtient qu’à partir de juin 1856, certains postes télégraphiques français fassent des observations météo-rologiques et les transmettent « en temps réel » à l’Observatoire de Paris. Grâce à ces données, l’Observatoire se met à publier un Bulletin quotidien, repris par les journaux. À partir de décembre 1863, ces initiatives débouchent sur le lancement du premier service de prévision météorologique soutenu, en France, par la communauté scientifique et l’État. Ce service se focalise tout d’abord sur les vents côtiers, puis à partir de mai 1876 ses prérogatives sont étendues à la prévision des orages. L’Observatoire coordonne cette activité jusqu’en 1878, année où son service météorologique est détaché pour former un établissement indépendant, le Bureau central météorologique, ancêtre de l’actuel
Météo-France.

 

Tout au long de sa vie, Le Verrier travaille sans relâche à sa grande œuvre : l’élaboration d’une théorie complète du système solaire. Jusqu’à sa mort en 1877, il livre ses résultats concernant la terre (1853 et 1858), Mercure (1859), Vénus (1861), Mars (1861), Jupiter (1872 et 1873), Saturne (1872 et 1873). Cet immense édifice scientifique sera parachevé, un mois après sa mort, par la publication de ses derniers résultats concernant Uranus et Neptune. Parmi les retombées de ces travaux, citons la réévaluation significative de la masse estimée de la terre et la prédiction de l’existence d’une nouvelle planète circulant entre Mercure et le soleil. Cette planète – Vulcain – devait expliquer une anomalie de 38” dans le calcul de la trajectoire de Mercure. Vulcain sera recherchée activement jusqu’au début du XXe siècle, avant que l’hypothèse ne soit abandonnée et que l’explication de cette anomalie ne devienne le premier grand succès de la théorie einsteinienne de la Relativité générale.

 

La mort de Le Verrier, le 23 septembre 1877, coïncide avec le début d’une nouvelle ère scientifique et institutionnelle pour l’astronomie française, marquée sous la Troisième République par l’essor des obser-vatoires de province et les progrès de l’astrophysique. La figure de Le Verrier, quant à elle, alimente jusqu’à aujourd’hui des appréciations contrastées. Comme prodige des mathématiques, réformateur de l’Observatoire de Paris, « père fondateur » de la météorologie française, Le Verrier est loué pour son génie scientifique et ses talents d’organisateur. Mais sa personnalité autoritaire et colérique et ses positionnements politiques nettement réactionnaires contribuent par ailleurs à susciter la défiance vis-à-vis du personnage. Cette double légende, noire et dorée, nimbe jusqu’à aujourd’hui la mémoire d’Urbain Le Verrier.

 

Fabien Locher
historien
chargé de recherche au CNRS