Théophile Gautier

Tarbes, 30 août 1811 Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), 23 octobre 1872

Carte de visite-photographie de Nadar, Paris (vers 1865)
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« Il périra, je crois, tout entier »
Émile Faguet, Études littéraires, Boivin, 1949, p. 233]

 

La boutade d’Émile Faguet qui dans ses études littéraires assassine sans vergogne un écrivain qui, selon lui, « est entré en littérature sans avoir rien à nous dire », parce que « le fond était nul », brille aujourd’hui par sa totale erreur d’appréciation. Longue, pourtant, fut la remontée de Théophile Gautier dans le panthéon de la littérature française. À l’époque décadente, l’opinion du des Esseintes de Huysmans, dans A Rebours (1884), manque encore de chaleur : « … son admiration pour l’incomparable peintre qu’était cet homme, était allée en se dissolvant de jours en jours, et maintenant il demeurait plus étonné que ravi, par ses descriptions en quelque sorte indifférentes. »

 

Pour bien parler de Gautier il faut régler leurs comptes aux clichés : la froideur parnassienne de celui que l’on nomma le « daguerréotype -littéraire », descripteur hors pair dont l’exactitude n’aurait eu d’égal que le défaut d’âme et d’idées ; la servilité journalistique ; l’affiliation au Second Empire après le combat flamboyant d’Hernani, dont il fut le capitaine magnifique aux cheveux longs et au gilet rouge, le 24 février 1830 ; la réduction de l’œuvre narrative à deux récits, Le Roman de la Momie (1857) et Le Capitaine Fracasse (1863), et de l’œuvre poétique au seul recueil d’Émaux et Camées (1852)… Quelques chiffres permettent de mesurer l’importance quantitative de l’ardent défenseur du romantisme. L’œuvre de Théophile Gautier représente 55 volumes de 300-500 pages, selon le calibrage des éditions Champion actuellement en chantier, soit près de 3 000 articles parus dans la presse, tous genres confondus : une enquête chiffrée permet même de constater que l’œuvre poétique de Gautier ne représente que 6,7 % de la totalité, l’œuvre narrative 3,6 %, les récits de voyage 7 %, tandis que la critique d’art (23,6 %) et la critique dramatique (49,4 %) ont largement mobilisé la plume d’un familier des salons et des théâtres qui, de 1830 à 1872, a laissé aux historiens futurs de la scène et des beaux-arts un témoignage irremplaçable, dont on commence seulement à découvrir tout le prix. Baudelaire, qui dans sa dédicace des Fleurs du Mal rendait hommage au poète « impeccable », ne s’était pas trompé, mais à vrai dire c’est davantage à l’auteur de La Comédie de la mort, un volume poétique magnifique de 1839, mais où poussent déjà les fleurs nauséabondes de la décadence, qu’il devait songer.

 

Car Gautier n’est pas ce ciseleur consciencieux et froid auquel les manuels scolaires tendent parfois encore à le réduire en insistant sur sa vocation de peintre manqué : les poésies frénétiques de 1830, écrites par un jeune-France impétueux et tapageur, ami de Petrus Borel et de Gérard de Nerval, l’éloge de la passion païenne et charnelle contre la haine des corps, qui lui fit en 1852 remplacer la catastrophe naturelle du séisme pompéien par une catastrophe culturelle, c’est-à-dire l’apparition du christianisme, dans Arria Marcella, l’ardeur qu’il mit dans la défense des noms de l’art aujourd’hui reconnus mais un temps conspués, son culte du néoplatonisme qui lui fait repousser une conception linéaire de l’histoire au profit d’une association des âmes d’artistes par familles d’esprit… et même cette verve rabelaisienne qui transpire dans les pages du Capitaine Fracasse et motiva pour une bonne part l’entente joviale avec Flaubert, tout concourt à l’éloigner de cette impassibilité marmoréenne dans laquelle on l’a figé. En 1871, lorsqu’il compose quelques mois avant sa mort Tableaux de siège, un volume fascinant où le poète affligé pousse un cri d’indignation face au spectacle des incendies de la Commune, au triomphe de la destruction sur l’« Art », sa capacité de révolte semble intacte.

 

Gautier fut aussi un arpenteur avide du monde. En proie à la « maladie du bleu », il admira l’Espagne, l’Algérie, la Turquie, l’Italie, parcourut la Suisse et ses montagnes, mais éprouva aussi les beautés de l’Allemagne, les curiosités de l’Angleterre, de la Belgique, qu’il parcourut avec l’un de ses amis les plus chers, Nerval, goûta la blancheur des neiges russes… Gautier, qui n’aimait le catholicisme que pour certaines de ses créations esthétiques, et qui, ayant traversé quatre régimes (la Monarchie de Juillet, la Seconde République, le Second Empire, la IIIe République), n’eut que faiblement la fibre politique, ne revendiqua sans doute d’autre religion que celle de l’« Art », jugeant que seule une belle idée pouvait modeler, de l’intérieur et, comme par repoussé, une belle forme. C’est en vertu de cette approche néoplatonicienne du réel qu’on ne saurait le limiter à la superficialité d’un homme sans idée, dont la vie fut jalonnée de combats passionnés non seulement pour les grandes figures dont il peupla son panthéon personnel : Hugo, Delacroix, Ingres, Shakespeare… ; mais aussi pour les poètes mineurs dont le souci détermine une approche originale et nouvelle de l’histoire littéraire. Car Théophile Gautier fut aussi l’auteur des Grotesques (1844), c’est-à-dire l’exhumateur d’écrivains dits secondaires injustement enfouis par les jugements hâtifs de la postérité sous la terre des grands monuments officiels de l’histoire littéraire, et qu’en bon archéologue il entreprend de déterrer, tel ce Villon dont Boileau put dire qu’il était mauvais romancier, parce que, ne l’ayant pas lu, il ignorait qu’il l’ait jamais été, se faisant ainsi le responsable d’une durable erreur judiciaire…

 

La célébration du bicentenaire de la naissance de Gautier est donc aujourd’hui l’occasion de rendre hommage à un écrivain et à un critique reconnus, mais dont on ne finit pas de mesurer l’importance en son temps et l’influence qu’il exerça sur ses contemporains, et sur les générations qui ont suivi (Henry James, Oscar Wilde, Péladan, Gourmont, etc.). Gautier qui admira Hugo et Musset ne resta pas dans leur ombre, il suivit sa propre voie avec constance. Cette célébration est aussi l’occasion d’aborder l’œuvre comme un tout, et non de la tronçonner en grands pans, chronologiques ou génériques – seule manière de dégager la -cohérence de sa pensée et la fidélité à ses idées.

 

En 1835, son premier roman, Mademoiselle de Maupin, qui fustigeait le bourgeois et son culte bête de l’utile, fit date dans la bataille romantique. Trente-sept ans plus tard, la mort saisit Gautier alors qu’il écrit l’Histoire du romantisme, en plein récit de la bataille d’Hernani. Ce simple fait dit assez l’idée fixe qui détermina une existence remplie par la passion de l’art.

 

Martine Lavaud   
maître de conférences à l’université Paris IV Sorbonne

 

Anne Geisler-Szmulewicz
maître de conférences à l’université d’Évry-Val d’Essonne