Parution de l’Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault

Mai 1961

Michel Foucault en plein débat
Coll. part.
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Parmi les quinze livres que le philosophe Michel Foucault publie de son vivant, L’Histoire de la folie à l’âge classique est souvent considérée comme son premier ouvrage tant il inaugure ce qui contribua, avec Les Mots et les choses (1966) puis L’Archéologie du savoir (1969), au style Foucault, une manière inédite à la fois de faire de la philosophie et d’écrire l’histoire.

 

L’origine de l’entreprise remonte à 1956 ; Foucault, normalien, agrégé, diplômé en psychologie a trente ans ; il est alors en Suède pour les services culturels du ministère des Affaires étrangères. Cette année-là, Colette Duhamel commande à Foucault pour les éditions de la Table-ronde une courte histoire de la psychiatrie. Foucault travaille alors dans cette perspective dans la bibliothèque d’Uppsala, dans l’important fonds médical, mais aussi au sein des bibliothèques parisiennes, à la Bibliothèque nationale mais aussi à Sainte-Geneviève où il consulte de nombreuses archives ; il rédige en Suède un premier manuscrit d’une histoire de la psychiatrie dont il veut faire un temps un doctorat suédois, puis qu’il donne à son maître, le spécialiste d’Hegel, Jean Hyppolite, en décembre 1957 en vue de l’obtention d’un doctorat de philosophie ; en 1958, il réécrit en Pologne où il est désormais en poste ce qui est devenu Folie et déraison et à Noël remet à Georges Canguilhem, le philosophe des sciences, cette nouvelle version ; en 1959 à Varsovie il reprend encore son manuscrit et en février 1960 il en rédige la préface ; c’est en avril de la même année que l’historien Philippe Ariès, auteur d’un très remarqué l’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, accepte de publier, chez Plon, Folie et déraison, qui sortira un an plus tard, en mai 19611. Cette genèse complexe fait dire à Foucault quelques années plus tard dans un entretien avec Claude Bonnefoy : « En fait, L’Histoire de la folie est presque un accident dans ma vie. Je l’ai écrite au moment où je n’avais pas encore découvert le plaisir d’écrire. Je m’étais simplement engagé envers un auteur à écrire une petite histoire de la psychiatrie, un petit texte rapide et facile qui aurait été consacré au savoir psychiatrique, à la médecine et aux médecins. Mais devant la pauvreté d’une pareille histoire, je me suis posé la question légèrement décalée qui était celle-ci : quel a donc été le mode de coexistence, à la fois de corrélation et de complicité, entre la psychiatrie et les fous ? Comment folie et psychiatrie se sont-elles constituées parallèlement l’une à l’autre, l’une contre l’autre, l’une face à l’autre, l’une pour capter l’autre ? »

 

La vaste thèse de Foucault qui s’ouvre sur la figure de la nef des fous et se clôt sur Artaud et Van Gogh porte en son cœur l’hypothèse d’un grand renfermement à l’âge classique qui fait de l’hôpital général le lieu et la marque du traitement classique de la folie. Mobilisant des sources très diverses, n’hésitant pas à défaire la hiérarchie traditionnelle des discours, le philosophe mêle traités de médecine et de philosophie, monographies d’institutions, archives comptables mais aussi des œuvres littéraires (Diderot avec Le neveu de Rameau), et picturales (les tableaux de Goya) ; cette hétérogénéité contribuera à la notoriété de l’ouvrage.

 

En investissant une histoire jusqu’alors aux mains de la psychiatrie, en mettant l’accent sur la dévalorisation par la médecine traditionnelle de la folie et de la psychiatrie, l’entreprise foucaldienne reçut un accueil très critique dans la sphère médicale. La psychiatrie française contemporaine est en train d’adopter la sectorisation, promue par les psychiatres communistes désaliénistes dont Lucien Bonnafé ; elle cherche non sans difficulté à rompre avec l’héritage asilaire du XIXe siècle. L’ouvrage de Foucault apparut comme une charge violente, d’autant que les militants de l’anti-psychiatrie des années 1960 s’emparèrent très vite de l’Histoire de la folie pour en faire une arme de leur combat à l’insu même de son auteur ; cette appropriation fit dire à Foucault dans la nouvelle préface qu’il rédigea pour la republication en 1972 qu’« un livre se produit, événement minuscule, petit objet maniable. Il est pris dès lors dans un enjeu incessant de répétitions ; ses doubles, autour de lui et bien loin de lui, se mettent à fourmiller ; chaque lecture lui donne, pour un instant, un corps impalpable et unique. » Avec ce premier grand livre, Foucault inaugurait en effet aussi une autre manière de penser les rapports de l’auteur et du lecteur, une autre façon d’articuler la théorie et la pratique.

 

Philippe Artières
historien
président du Centre Michel Foucault

 

1. - Pour la chronologie des livres de Michel Foucault voir celle rédigée par Daniel Defert in Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, tome I.