Parution de L’Éloge de la folie d’Érasme

1511

Erasme de Rotterdam
Peinture de Quentin Metsys, 1517
Italie, Rome, Palazzo Barberini
© Archives Alinari, Florence, Dist. RMN / Fratelli Alinari
 

Si elle est la plus célèbre de ses œuvres, l’Éloge de la folie n’est pas nécessairement celle à laquelle Érasme était le plus attaché. L’Enchiridion, l’Institution du prince chrétien, les Adages, les Colloques, pour ne rien dire de l’admirable édition en latin et en grec du Nouveau Testament eussent sans doute mérité plus de compliments. Quelques années après sa composition, Érasme de Rotterdam (1469-1536) s’avouait même surpris par le succès de ce texte facétieux. « Je me demandais moi-même ce qui pouvait bien plaire là dedans », confiait-il à Martin Dorp en 1515 (1). Toute une génération put lire dans l’Éloge sa propre exaspération devant les abus du clergé ou les outrances d’une civilisation chrétienne imprégnée de fureur et de violence. « L’Église chrétienne, affirmait l’humaniste, a été fondée par le sang, affermie par le sang, accrue par le sang » (2.) Comment la douce philosophie du Christ, sa sagesse, son humanité avaient-elles pu engendrer autant de monstruosités ?

 

La sagesse chrétienne est paradoxale : elle est folie, « folie de la croix », ainsi chez saint Paul dans la deuxième épître aux Corinthiens. « Je parle comme si j’étais devenu fou, mais vous m’y avez obligé », avait déclaré l’apôtre (3). Érasme paraphrase ainsi cette sentence : « Je parle en fou sachant bien que c’est le privilège des fous de proclamer seuls la vérité sans choquer » (4).

 

Conformément à une tradition médiévale qui trouve dans le théâtre de Shakespeare l’un de ses représentants tardifs, le fou, l’aliéné, l’autre absolu, est celui qui dit le vrai. Les bouffons, « par leur liberté de langage », expliquait-il ultérieurement, corrigent les travers de leur temps (5).

 

Paru à Paris en 1511 chez Gilles de Gourmont, le livre avait été rédigé deux ans plus tôt en Angleterre. Entre Rhin et Tamise, à mille lieues de l’Italie et de ses rives ensoleillées, l’humanisme connaissait dans l’Europe du Nord-Ouest, gorgée d’eau et de brumes, l’une de ses expressions les plus achevées. L’Utopie de Thomas More, publiée cinq ans plus tard à Louvain, est sans conteste l’autre œuvre majeure de la décennie.

 

Éloge de la folie ? Ou encore Encomium Moriae, pour donner à cette œuvre latine son titre grec ? L’allusion à Thomas More était transparente. L’Éloge de la folie était aussi l’Éloge de Thomas More.

 

Or Érasme et More, tout comme Montaigne et La Boétie après eux, permettent de figurer parmi les meilleures illustrations de l’amitié littéraire et de ses vertus créatrices. Tous deux croyaient au ciel, mais More seul finit martyr de sa foi. Son supplice en 1534, au moment où Henri VIII rompait avec Rome, lui permit d’accéder tardivement au XXe siècle à la canonisation. Saint Thomas More figure ainsi au calendrier ; Érasme a peu de chances d’y parvenir un jour. On sait même qu’au soir de sa vie, un rien frondeur, il refusera le chapeau de cardinal. De façon plus fondamentale, Érasme a échoué : la réforme mesurée de l’Église qu’il appelait de ses vœux a fait long feu. Luther n’en a pas voulu, pas plus du reste que la papauté vite embarquée dans un immense travail de clarification -doctrinale qui aboutit au concile de Trente et à ses décrets. Érasme aura été l’homme de l’entre-deux, un entre-deux qui trouve peut-être en Angleterre, dans l’anglicanisme du règne d’Elisabeth Ire et sa via media sa meilleure incarnation.

 

Mais l’échec n’a pas été total : tout le monde avait lu Érasme, et une partie de sa rhétorique iconoclaste se transmet aux modernes, de Jean Calvin à Voltaire. S’il prend pour cibles les théologiens, ses critiques atteignent également les hommes de loi. « Partout aujourd’hui les fils des théologiens arrachent de-ci ou de-là quatre ou cinq petits mots, les déforment si besoin est, et les font servir à leur dessein, même si ce qui précède ou ce qui suit ne va pas dans ce sens ou proteste contre lui. Ils font cela de façon si impudente et si réussie que souvent les juristes sont jaloux des théologiens » (6).

 

Pourtant les apparences sont une fois de plus trompeuses. On sent Érasme en réaction contre le Moyen Âge, mais l’humanisme a souvent été particulièrement injuste envers les siècles qui l’ont précédé, dans sa volonté d’en revenir à l’antique. De plus, Érasme reste profondément catholique, et il le restera face à Luther. Est-on bien sûr de toujours -pénétrer sa pensée ? N’y a-t-il pas une part d’ombre qui l’accompagne ? Le musée du Louvre possède un merveilleux portrait d’Érasme, peint par Holbein en 1523. Le Hollandais a les yeux tournés vers la feuille sur laquelle sa main droite trace quelques lignes. La bouche est fermée, la commissure des lèvres laisse filtrer un imperceptible sourire, celui de la sérénité stoïque. Augustin Renaudet (1880-1958) avait parlé de « doute discret », d’une « sorte de scepticisme de bonne compagnie », et qui se trahirait par « le sourire ou par les silences respectueux » (7) . On en est moins sûr désormais. Mais ce visage de profil garde la part de mystère qui sied à l’auteur d’un Éloge de la folie auquel les plus sages se laisseront prendre.

 

Bernard Cottret
professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin,
membre honoraire de l’Institut universitaire de France

1. Érasme, Œuvres choisies (éd.) J. Chomarat, Paris, Livre de poche, 1991, p. 288.
2. Id., ibid., p. 203.
3. 2 Co 12, 11.
4. Érasme, Œuvres choisies, op. cit., p. 212.
5. Id., ibid., p. 286.
6. Id., ibid., p. 213-214.
7. J. McConica, Erasmus, Oxford, Oxford University Press, 1991, p. 2.