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Parution de Julie, ou la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau

1761

Le Premier Baiser 
Dessin de Pierre Paul Prud’hon
Paris, Musée du Louvre
© RMN / Michèle Bellot
 

Installé à partir d’avril 1756 à la campagne, dans la petite maison que lui a réservée son amie, Mme d’Épinay, Jean-Jacques Rousseau n’a pas tardé à ressentir le poids de la solitude et des ans, nostalgie qui le conduit à revivre ses rares souvenirs amoureux. C’est pour s’en consoler et vivre, au moins en imagination, un amour sans pareil que, peu à peu, au fil de ses promenades, il griffonne d’abord quelques lettres passionnées sans véritable intrigue : c’est le point de départ de Julie, ou la Nouvelle Héloïse. En 1757, sa passion – bien réelle celle-là –, pour la comtesse Sophie d’Houdetot, viendra nourrir et relancer son imagination créatrice, mais le roman devait aussi s’infléchir vers le moral et le grave.

 

Roman long, et le plus riche peut-être du siècle, mais construit sur une intrigue simple. Éprise de son précepteur, Saint-Preux, jeune roturier sans fortune, Julie d’Étange est devenue sa maîtresse. Son père refusant la mésalliance, elle doit épouser M. de Wolmar, de trente ans son aîné. Désespéré, Saint-Preux, pour oublier, s’engage dans l’expédition commandée par l’amiral Anson. Rentré quatre ans plus tard, il a la surprise d’être reçu par les Wolmar dans leur domaine de Clarens, au bord du lac de Genève, où il découvre avec émerveillement une propriété magistralement administrée, un couple harmonieux, une famille idéale. L’amour est-il mort ? Julie, devenue après sa faute une épouse et une mère exemplaires, meurt avant que rien n’ait mis en péril le bonheur de Clarens, mais en confessant un sentiment que ni ses efforts ni les années n’avaient pu affaiblir.

 

Même en prétendant à un but moral, Rousseau savait qu’il bafouait ses propres principes, mais avertissait aussi que les esprits mûrs trouveraient dans son roman autre chose qu’une histoire d’amour.

 

Il avait choisi la forme épistolaire parce que la lettre, avec son « je » omniprésent, crée une impression d’authenticité, permet de varier les tons et de promener plusieurs regards sur le même événement. Quant aux personnages, il les a créés selon son cœur. Saint-Preux est l’amant qu’il eût voulu être, tout sentiment, impulsion, sacrifice ; Julie, d’une beauté touchante et sans apprêts, douce et tendre mais véritable amoureuse, est capable d’audace et de passion, vertueuse malgré sa faute, d’une religiosité fervente et simple. Des amants parfaits sont banals dans un roman d’amour, mais Rousseau faisait au mari un sort exceptionnel. Wolmar est une imposante figure du Père ou du Législateur, observateur tranquille et sans passion qui forme avec Julie un équilibre des contraires. Provocation pour les dévots : cet homme estimable est pourtant athée. C’est qu’en un temps où sévissent la haine et l’intolérance, Rousseau veut « apprendre aux philosophes qu’on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu’on peut être incrédule sans être un coquin. »

 

C’était assurément un roman d’amour, irrésistible et fatal, conçu comme une totalité, sens et sentiment, les premiers transcendés par le second. Les héros vivent de cette sensibilité qui fera aussi leur tourment. Passion donc, mais Rousseau se proposait encore « un objet de mœurs et d’honnêteté conjugale », et l’œuvre se transformait dans la troisième partie lorsque, sur le point d’épouser Wolmar mais résolue à demeurer la maîtresse de Saint-Preux – quoi de surprenant dans ce XVIIIe siècle accoutumé aux mariages de convenances – Julie découvre, dans la solennité du lieu, l’exigence de la fidélité à elle-même et que l’amour véritable est inconcevable sans la vertu. La conscience a retrouvé sa rectitude et rejette les « vains sophismes d’une raison qui ne s’appuie que sur elle-même. » Elle ne cessera pas d’aimer Saint-Preux, mais il ne sera plus que « l’amant de son âme. » L’amour n’est pas aboli, il a changé de nature et l’œuvre d’orientation : à la peinture de la passion destructrice succède l’apologie inattendue du mariage, symbole de repos et de stabilité.

 

Cette mutation sera confirmée dans la quatrième partie par la « méthode » de M. de Wolmar, qui sait que le temps, inéluctablement, change les êtres et les sentiments. Rousseau, bien avant Proust, créait ainsi le premier grand roman de la temporalité. Le succès apparent de cette -thérapeutique permet l’éclosion du mythe des deux dernières parties : l’évocation du paradis de Clarens, rassemblement des « belles âmes ». Au didactisme des parties précédentes – Rousseau abordait tous les sujets : le duel, le suicide, l’amitié, l’amour maternel ou la piété filiale, la pédagogie et l’économie, la critique du théâtre et de l’opéra français, la censure d’une société factice – s’ajoute la minutieuse description du domaine comme petite communauté heureuse, autarcique et agricole, à peu près ignorante de l’argent, soumise au lucide dirigisme wolmarien tempéré par la charité de Julie, une île dans l’océan de la corruption sociale, le rêve d’une humanité régénérée, substituant à l’individualisme égoïste l’adéquation parfaite de chacun au tout.

 

Cela pouvait finir en roman édifiant. Le trait de génie est d’avoir balayé tout cela : quand le rêve paraît sur le point de se réaliser, Julie meurt. Un bonheur stable est interdit à l’homme, si ce n’est auprès de Dieu, où il échappe enfin à la contingence. L’amour triomphe, mais dans « l’autre monde », à l’abri des vicissitudes du réel. Ainsi l’œuvre ne se reniait pas, mais s’élargissait, et le couronnement chrétien n’a rien de factice : à celle à qui est refusée la passion et à qui l’ordre domestique de Clarens n’a pas apporté l’apaisement, reste la vie éternelle, qui dispense enfin le droit d’aimer « sans crime ».

 

Achevée pendant l’été de 1758, La Nouvelle Héloïse fut enfin mise en vente dans les premiers jours de 1761, la première des soixante-douze éditions qui paraîtront jusqu’en 1800 : le « best-seller » du siècle, en dépit des remarques hostiles de certains critiques et des émois de la puritaine Genève.

 

La Nouvelle Héloïse devra son succès à un public dont, pour la première fois dans l’histoire, on connaît les réactions par les lettres d’admirateurs obscurs. Car tout le monde a lu la Julie, et à ceux qui n’ont pas les moyens de l’acheter, des libraires la proposent en location, à douze sous et soixante minutes par volume. Et ce public lit pour être emporté, ravagé par l’émotion. Lettres étonnantes, qui ne sont que spasmes et sanglots, délire, larmes de tendresse et de bonheur.

 

Mais Jean-Jacques n’avait pas seulement comblé une attente en libérant une immense puissance émotionnelle : il a convaincu que vertu et bonheur, paix et famille se réalisent loin du monde et de ses vanités. Roman-somme et livre-guide, révélateur moral, évangile du cœur.

 

Cette Nouvelle Héloïse, nous ne sommes plus en mesure d’imaginer l’impression de fraîcheur et de nouveauté qu’elle a pu produire, avec ses vastes périodes qui se déroulent comme des fleuves, son éloquence enivrante et ses cris de passion qui se répondent comme des airs d’opéra italien.

 

Ce roman, les romantiques le liront encore avec la même fièvre. Il apporta à Rousseau une incroyable célébrité, égale au moins à celle de Voltaire, mais surtout il devenait pour beaucoup une sorte de saint laïc, un mentor, le maître des âmes sensibles qui ramenait à la vertu les cœurs égarés par la passion.

 

Raymond Trousson
professeur émérite de l’université de Bruxelles