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Blaise Cendrars

La Chaux-de-Fonds (Suisse), 1er septembre 1887 Paris, 21 janvier 1961

Blaise Cendrars au Tremblay dans les années 20
Coll. Miriam Cendrars
© Collection Miriam Cendrars, DR

Le temps paraît bien lointain où André Malraux, qui tenait Blaise Cendrars pour un des grands poètes de son époque, déplorait qu’il soit trop « distraitement reconnu ». Cinquante ans après sa mort, la présence de l’auteur de la Prose du Transsibérien comme sa place ne se discutent plus. Pendant longtemps sa forte personnalité a jeté un peu d’ombre sur son œuvre. Son rejet affiché des milieux littéraires, sa réputation de grand voyageur et une rumeur insistante de mythomanie masquaient la singularité de son expérience d’écrivain. Depuis la fin des années 70 et la crise des avant-gardes, sa place déterminante dans l’histoire de la modernité est mieux comprise. La volonté de légende, si constante chez lui, ne s’objecte plus aujourd’hui à la volonté d’œuvre. Et le bourlingueur s’apprête à entrer dans « la Bibliothèque de la Pléiade ».

 

À l’arrivée de ce jeune poète suisse à Paris, Apollinaire a reconnu en lui un « errant des bibliothèques ». La passion du voyage, inséparable de celle de l’écriture, avait conduit très tôt Freddy Sauser en Russie où, de 1904 à 1907, il apprend le métier d’horloger à Saint-Pétersbourg, puis à New York où il devient « Blaise Cendrars » pour signer son premier poème, Les Pâques à New York. Il ne perdra jamais ce goût « du monde entier » (c’est le titre d’un de ses recueils) qui l’a conduit à travers toute l’Europe, puis au Brésil où il découvre, en 1924, son « utopialand ». La vie nomade de celui qui n’était jamais là et l’extrême diversité de ses livres ont fait passer pour un touche-à-tout sans esprit de suite celui que sa curiosité poussait à une expérimentation incessante. L’ouverture de ses archives à la Bibliothèque nationale suisse a dissipé cette réputation d’improvisateur écrivant à l’emporte-pièce au cours de ses escales : ses manuscrits révèlent sous la discontinuité apparente une volonté d’œuvre tendue jusqu’à la hantise.

 

C’est par de grands poèmes narratifs que Cendrars s’est fait un nom dans l’avant-garde parisienne : après Les Pâques à New York, dont Apollinaire s’est souvenu dans « Zone », la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France (1913) marque les esprits. Ce poème tableau en forme de dépliant reste un des livres objets majeurs du siècle. D’une hauteur de deux mètres quand il est déplié, il présente en simultané des compositions ajoutées par Sonia Delaunay au pochoir sur chaque exemplaire. Intense est alors sa collaboration avec les peintres, Chagall, Modigliani, Picabia, les Delaunay et Léger, son plus proche compagnon. La guerre est venue mettre un terme à cette époque de modernité militante mais aussi aux querelles esthétiques dans lesquelles il a craint de s’enliser. Il s’engage aussitôt comme volontaire étranger dans l’armée française. Le 28 septembre 1915, il perd son bras droit – et sa main de poète – au cours de la grande offensive de Champagne. C’est le tournant décisif de sa vie d’homme et d’écrivain. Après une période de désarroi, il découvre au cours de l’été 1917 la portée initiatique de son amputation. En le forçant à explorer son identité nouvelle de gaucher, elle lui permet d’accomplir un rêve nervalien : « Je suis l’autre ». La constellation d’Orion où brille désormais sa main coupée oriente désormais un mythe personnel de renaissance dont témoignent des récits chiffrés : Profond aujourd’hui (1917), La Fin du monde filmée par l’Ange N.-D. (1919, illustrée par Léger), L’Eubage (1926).

 

À partir de 1917, Cendrars devient directeur littéraire aux éditions de la Sirène et surtout il se tourne avec enthousiasme vers le cinéma. Assistant d’Abel Gance pour La Roue (1920), il passe à la mise en scène dans les studios de Rome mais La Vénus noire est mal reçue par la critique, ce qui met un terme à ses ambitions. Délaissant les poèmes après Feuilles de route, il connaît avec L’Or, la merveilleuse histoire du général Johann August Suter (1925) un grand succès de romancier de l’aventure que viendra confirmer Moravagine (1926), l’épopée picaresque d’un héros monstrueux qui n’a pas été sans influence, selon Cendrars, sur le Voyage au bout de la nuit de Céline. Suivent les deux volumes de Dan Yack (1929), qui présentent une passion de l’homme moderne écartelé entre l’utopie et le désespoir, son chef-d’œuvre dans le domaine romanesque. Rhum, une vie romancée de Jean Galmot, affairiste et député, conduit Cendrars dans les années trente à devenir grand reporter, principalement dans le Paris-Soir de son ami Pierre Lazareff (Hollywood. La Mecque du cinéma, Le Voyage de « Normandie »). La Seconde Guerre mondiale et surtout la débâcle accablent le grand mutilé qui se retire à Aix-en-Provence où, pendant trois ans, il cesse d’écrire.

 

Le 21 août 1943, une visite du romancier Édouard Peisson déclenche en lui un « incendie » créateur, d’où sortiront quatre volumes de mémoires dont la souveraine liberté à l’égard des faits et des dates a longtemps déconcerté la critique, et qui sont souvent considérés aujourd’hui comme son grand œuvre : L’Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948) et Le Lotissement du ciel (1949). L’auto-biographie et le roman y entrent dans de fascinantes compositions rhapsodiques qui anticipent sur la vogue actuelle de l’autofiction et que, pour sa part, il qualifie de « prochronies ». En 1950, il retourne à Paris pour s’installer rue Jean-Dolent, en face de la Santé. Les dernières années seront consacrées à la difficile rédaction d’Emmène-moi au bout du monde !…, où une féroce peinture à clefs des milieux théâtraux se mêle à une intrigue policière en trompe-l’œil. À l’invitation de Paul Gilson, il intervient fréquemment à la radio et ses entretiens avec Michel Manoll, en 1950, font connaître au grand public la voix d’un poète qui refuse d’être dupe et tient en virtuose un emploi de baroudeur iconoclaste. Frappé d’une attaque cérébrale au cours de l’été 1956, puis d’une seconde l’année suivante, il meurt à Paris le 21 janvier 1961.

 

« Quand tu aimes il faut partir » – un de ses vers les plus fameux – pourrait servir de devise à un créateur en mouvement perpétuel. De même qu’il se refusait à séparer la vie et l’écriture en dénonçant la « vie pauvre » des hommes de lettres, Cendrars l’impermanent n’a jamais voulu changer en recettes ses réussites d’écrivain. La « bourlingue » telle qu’il la pratique se mesure moins à la liste de ses voyages qu’au pouvoir de renouvellement de sa création. Sa curiosité pour les merveilles du monde moderne a conduit le poète de la Tour Eiffel à s’intéresser de près, non seulement au cinéma, mais aussi au dictaphone, au gramophone, à la publicité et à la radio, où l’étendue de son activité reste à découvrir. À la fin de sa vie il regrettait que la critique ait négligé Aujourd’hui, un recueil de proses poétiques, de manifestes et d’essais qui retrace, en 1931, son cheminement de créateur après sa renaissance à l’écriture. Nul doute que ce volume capital sera au cœur des manifestations de 2011 : un colloque international en mai à Lausanne (Aujourd’hui Cendrars), une exposition à Berne, des spectacles et des lectures un peu partout en France et en Suisse, ainsi que de nombreuses publications. On ne l’ignore plus : le poète de la main gauche n’a cessé de confronter au profond aujourd’hui un désir de révolution à la recherche de son lieu et de sa formule.

 

Claude Leroy
professeur émérite à l’université Paris Ouest Nanterre