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Georges Pompidou

Montboudif (Cantal), 5 juillet 1911 Paris, 2 avril 1974

Le 31 mai 1967, pendant la visite d’État du président de Gaulle au Vatican, en présence de René Brouillet, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège (son condisciple à l’École normale supérieure, qui l’avait fait entrer au cabinet du Général le 1er octobre 1944), Georges Pompidou, Premier ministre, reçoit un chapelet des mains du pape Paul VI
Coll. Noëlle Brouillet
© DR
 

Visite de la maison de la Légion d’Honneur par le président et Mme Pompidou, 2 avril 1971
Archives nationales, section du XXe siècle
© SCN Archives Nationales
 

Il n’y a pas de grand destin dû au hasard. On peut rappeler les chances que Georges Pompidou a eues, qu’il a su saisir, et qui l’ont progressivement conduit à la tête de la France. Mais ces chances n’expliquent pas tout.

 

Deux qualités en lui dominaient toutes les autres. Tout d’abord, les facultés exceptionnelles de l’esprit : intuition, rapidité, mémoire, précision de l’analyse ; goût de ramener les questions à quelques données simples et claires en les débarrassant de tous les faux-semblants ; aptitude à dégager l’essentiel en donnant un éclairage nouveau à des problèmes examinés mille fois, à les replacer dans des perspectives historiques pour mieux apercevoir l’avenir. Souvent, l’on était frappé par la nouveauté d’une idée, d’une affirmation simple, à la fois inattendue et évidente, tellement indiscutable qu’on se défendait mal ensuite du sentiment de sa vérité presque banale. C’était ce qu’il appelait le bon sens, nom ordinaire donné à la première vertu de l’esprit, le jugement.

 

La seconde était le courage. « Si vous avez du bon sens et du -courage, vous appartenez à une petite, toute petite minorité ». Quelquefois, il ajoutait : « Et si, en outre, vous savez l’orthographe et le calcul !… ». Le courage, à la fin de sa vie, il en a fait la pratique quotidienne, comme si elle allait de soi.

 

Les divers aspects de sa personnalité en faisaient un homme complexe, souvent insaisissable, rebelle à toute définition simple.

 

Avec le sens de la relativité des choses, et de la fragilité des rapports entre les hommes, il était le contraire d’un sceptique, et manifestait un attachement constant à ses convictions comme à ses amitiés ; cuirassé d’indifférence par nécessité et devoir d’État, il était d’une sensibilité très vive et d’une grande fidélité ; autoritaire, il avait le goût de la discussion, du contact avec autrui, le besoin d’expliquer, une préférence pour les hommes dotés d’une forte personnalité, qui prennent leurs risques et savent s’affirmer ; prudent et circonspect, il s’impatientait devant la lenteur de l’exécution une fois la décision prise ; ironique et même mordant, il manifestait beaucoup de scrupules dans ses rapports avec les hommes, évitant de froisser leur sensibilité ou de léser leurs intérêts légitimes ; aimant réfléchir, peser le pour et le contre, avec le goût de la méditation longuement menée en solitaire, il se décidait très vite et sans retour dans les moments difficiles, comme en mai 1968, où il fallait faire face à une menace de guerre civile, ou en août 1971, quand il tenta de mettre la France à l’abri des désordres monétaires internationaux ; réaliste, il avait le scrupule de ne pas faire naître, par ses promesses ou ses propos, des espoirs qui seraient déçus, et pourtant il demeurait optimiste ; attaché à la tradition, il était également soucieux du progrès de la France, mais voulait avancer d’un pas tel qu’il ne fût pas obligé de reculer, ou de contraindre ; préoccupé par-dessus tout de l’intérêt national, il manifestait une attention constante aux besoins et aux aspirations des pays pauvres ; partisan de l’ordre, dans lequel il voyait la seule garantie de la liberté, il croyait à la nécessité d’un mouvement qui intégrerait les aspirations des temps actuels dans une histoire qu’il concevait comme un constant renouvellement ; imprégné de ses fonctions, en acceptant comme un fardeau la solitude, il était d’un abord simple, facilement de plain-pied avec son interlocuteur, désireux de rencontrer et de comprendre ; clairvoyant, il a eu des vues prémonitoires, par exemple sur la pénurie alimentaire dans le monde alors qu’il n’était question que de surproduction agricole, sur la crise de l’économie internationale quand beaucoup n’étaient préoccupés que des méfaits de la croissance, sur les dangers menaçant la liberté, qui n’est jamais un fait acquis, irréversible ; on le présentait comme ayant le goût des compromis : il en avait le sens mais il savait être intraitable, comme un Romain du temps de la république.

 

Mais cet homme secret, qui ne se livrait guère, était ouvert quand il avait accordé sa confiance. Autant il appréciait peu que des questions fussent posées, autant il aimait parler spontanément et longuement de ses intentions, de ses entretiens, allant même parfois jusqu’à s’excuser de ne pas avoir fait part d’un projet, d’un échange de vues avec tel ou tel, dont il pensait que ceux qui étaient à ses côtés avaient intérêt à le connaître. Son cœur et son esprit étaient une forteresse bien gardée où l’on ne -pénétrait pas par effraction. Mais qui était invité à y entrer – ce n’était qu’implicite – était toujours bien accueilli.

 

Il a déclaré, au scandale de quelques-uns : « Le gaullisme n’est pas une doctrine, c’est une attitude ». Cela signifiait pour lui à la fois l’intransigeance quand l’essentiel est en jeu, et l’adaptation au réel, aux changements du monde : deux leçons qu’il avait reçues du général de Gaulle. L’essentiel, c’était la France, dont il faut rassembler la diversité, préserver l’unité, défendre l’indépendance, tout en assurant la dignité
de tous.

 

« Je ne me décide pas par référence mais par conviction ». Il devait au gaullisme sa formation, sa sensibilité politique, son inspiration première où le pessimisme ne détruit pas l’espoir, ne brise pas la volonté, mais les éclaire et les fortifie. Mais il entendait donner à l’action, dès lors qu’il eut à la conduire, sa marque propre. Sur le plan politique, mettre fin à la « querelle des républiques », élargir la majorité, ce qui fut entrepris dès 1969 et tenté à nouveau en 1973, améliorer l’équilibre entre les pouvoirs grâce à une meilleure collaboration du Gouvernement et du Parlement ; adapter nos institutions à l’évolution des esprit et des besoins par le raccourcissement du mandat présidentiel, où il voyait le moyen de conférer au Président une investiture populaire de même durée et par conséquent, du début à la fin, de même force que celle dont jouit  l’Assemblée nationale.

 

Rarement la France a aussi profondément changé que durant les douze années où il fut Premier ministre puis Président de la République. Pas seulement sur le plan économique et industriel, mais aussi dans les rapports sociaux, le mode de vie et les mentalités. Dans cette transformation, le mouvement naturel des choses a sa part, et d’autres que le Président Pompidou ont joué un rôle. Le sien a été capital. Il n’aimait guère proclamer de « grand dessein », mais il en avait un dans l’esprit et il l’a traduit dans les faits. L’Histoire en offre-t-elle tellement d’exemples ?

 

Édouard Balladur
ancien Premier Ministre
membre du cabinet de Georges Pompidou à partir de 1964
secrétaire général de la Présidence de la République en 1973 et 1974