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Début du gouvernement personnel de Louis XIV

1661

Le roi gouverne par lui-même
Peinture de Charles Le Brun, 1681
Château de Versailles, galerie des Glaces
© F. Poche-atelier culturel / Photothèque VINCI
 

Ce 9 mars 1661, le cardinal Jules Mazarin, « principal ministre de l’Estat », s’éteint au château de Vincennes à 59 ans, usé, épuisé à la tâche. Considérable est l’œuvre accomplie par cet ancien collaborateur de Richelieu, habile diplomate, appelé aux affaires dès la mort de Louis XIII par la régente Anne d’Autriche : l’hydre des Frondes terrassée, les provinces pacifiées, les résistances aristocratiques mises au pas, la guerre contre l’Espagne victorieusement poursuivie, le rang de la France restauré, le traité des Pyrénées enfin signé le 7 novembre 1659, assorti, en gage de paix, de l’union du jeune Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse, fille de Philippe IV. Ce mariage a été célébré le 9 juin 1660, dans l’église de Saint-Jean-de-Luz, et le couple royal, rayonnant de bonheur, a fait une entrée triomphale dans Paris en liesse, le 26 août suivant. Une apothéose ! Mazarin a atteint un sommet où bien peu d’hommes d’État étaient -parvenus à se hisser. Si grand était son prestige en Europe qu’il avait songé à la prêtrise… en vue de se faire élire pape ! Quelle fabuleuse -carrière c’eût été pour l’enfant des Abruzzes, fils du commensal des Colonna, devenu capitaine dans l’armée pontificale puis diplomate du Saint-Siège, avant d’entrer au service de la France. Mais le destin en a décidé autrement.

 

Qui va désormais gouverner la France ? Louis XIV ? Le roi est un beau jeune homme, vigoureux, solide, au corps d’athlète, à l’abondante chevelure châtain. Une ombre de moustache, une lèvre inférieure un rien dédaigneuse donnent un air noble et viril à des traits encore enfantins. « Son visage est ouvert et imposant à la fois, écrit l’ambassadeur de Venise, son abord courtois et sérieux ». « Il a l’air haut, relevé, hardi, fier et agréable, majestueux dans le visage », complète sa cousine germaine, la Grande Mademoiselle. Contrairement à une légende tardive, il est de grande taille, et il fait merveille dans les ballets de cour. Malheureusement, un danseur, même doublé d’un excellent chasseur, est inapte à gouverner un état ! À vingt-deux ans, il manque d’expérience politique, en dépit des efforts méritoires du cardinal pour parfaire son éducation et l’associer aux affaires. Alors, l’un des ministres va-t-il accéder aux responsabilités suprêmes ? Serait-ce le dévoué et compétent Michel Le Tellier, chef de l’administration militaire, ou l’habile Hugues de Lionne, préposé aux affaires étrangères, ou encore l’ambitieux Nicolas Fouquet, surintendant des finances et procureur général au parlement de Paris ? À moins que ce ne soit l’influent chancelier Pierre Séguier, qui détient les sceaux et contrôle l’administration des intendants ? Nul à ce moment-là ne se serait hasardé à citer le nom de Jean-Baptiste Colbert, l’homme de confiance et ancien intendant de Mazarin, que celui-ci, sur son lit de mort, vient de faire nommer intendant des finances. Dans ces heures décisives qui suivent le décès de l’éminence, l’émotion est intense et l’attente fébrile.

 

L’archevêque de Rouen, président de l’assemblée du clergé, demande au jeune roi à qui il devra désormais s’adresser pour les affaires ecclésiastiques. D’un ton ferme, le monarque répond : « A moi, M. l’arche-vêque ! » C’est la surprise ! Personne ne s’attendait à pareille réaction. C’est donc le roi qui commandera seul. Le lendemain 10 mars, à sept heures du matin, Louis convoque le chancelier, les ministres et secrétaires d’État. « Monsieur, dit-il en s’adressant d’abord au chancelier, je vous ai fait assembler avec mes ministres et secrétaires d’État pour vous dire que, jusqu’à présent, j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal ; il est temps que je les gouverne moi-même… » Désormais, tous devront prendre ses ordres et l’informer du détail de leur département. Puis, il conclut avec une fermeté surprenante : « La face du théâtre change. Dans le gouvernement de mon État, dans la régie de mes finances et dans les négociations au-dehors, j’aurai d’autres principes que ceux de feu M. le cardinal. Vous savez mes volontés, c’est à vous maintenant, messieurs, de les exécuter… »

 

Et de fait, il n’y a plus de membres de droit au Conseil d’État, -bientôt appelé « Conseil d’en haut », l’organe politique suprême de la monarchie. En sont exclus le chancelier, les princes du sang et même sa mère, Anne d’Autriche. Celle-ci, qui avait tout fait pour lui assurer un règne glorieux, a du mal à réprimer un moment d’aigreur. « Je m’en doutais bien qu’il serait ingrat et voudrait faire le capable ! » Plus observateur, Mazarin avait prédit : « Vous ne le connaissez pas, il y a en lui de quoi faire quatre rois et un honnête homme ! »

 

Un ministre, pourtant, ne croit guère aux fanfaronnades du jeune maître, persuadé que ce soliveau retournera à ses plaisirs et le laissera gouverner seul. C’est Fouquet. Pour affirmer son autorité, Louis le fait -arrêter à Nantes en septembre et le traduit en justice sous l’accusation de prévarication et de crime de lèse-majesté. Colbert, promu contrôleur général des finances, va concentrer entre ses mains les affaires financières, économiques, maritimes et coloniales ainsi qu’une partie des attributions du chancelier sur l’administration centrale. Un État de finance succède au vieil État de justice. Telle est la « révolution de 1661 », selon la formule de l’historien Michel Antoine. Enfin, et l’événement n’est pas des moindres, le 1er novembre la succession royale est assurée par la naissance du dauphin, Louis de France.

 

D’un point de vue institutionnel, l’étape est essentielle, puisqu’elle marque la fin de ce qu’on appelle le « ministériat », ce premier stade de l’absolutisme moderne, dans lequel les pouvoirs gouvernementaux étaient concentrés entre les mains d’un Premier ministre, seul responsable devant le roi (en l’occurrence, successivement les deux cardinaux-ministres, Richelieu et Mazarin). Cela dit, tout n’est pas résolu avec ce qu’on a appelé, non sans exagération, la « prise de pouvoir de Louis XIV ». Faute de disposer d’une armée de fonctionnaires dévoués, le roi sera contraint durant trente ans de s’appuyer sur de puissants clans ministériels, disposant de leurs propres réseaux, de leurs propres clientèles, le clan Colbert d’un côté, celui de Louvois, fils de Le Tellier, de l’autre, partageant entre eux ses faveurs. Jouant de la rivalité des deux grands vizirs, il suscitera volontairement l’émulation au sein de l’appareil gouvernemental. Ce n’est qu’en 1691, à la mort de Louvois, que le souverain, ayant ramené à lui toutes les fidélités et les clientèles, ayant fixé et « domestiqué » à Versailles la haute noblesse, deviendra son propre Premier ministre : ultime étape du processus de construction de la monarchie administrative.

 

Ainsi, l’année 1661 marque-t-elle les débuts d’un long règne personnel qui, en dépit des faux pas et des erreurs tragiques, fut pour la France une ère de gloire, de grandeur et de rayonnement sans précédent.

 

Jean-Christian Petitfils
historien et écrivain