Marguerite Monnot

Decize (Nièvre), 28 mai 1903 - Paris, 12 octobre 1961

Odette Laure, Marguerite Monnot et Edith Piaf (de gauche à droite).
Paris, 1957
© Roger-Viollet

Trop timide pour avoir jamais accepté les honneurs terrestres sans rougir, un demi-siècle après son départ précipité, Marguerite -Monnot prendrait comme un défi de revenir un instant se faire caresser dans le sens de la gamme par le vivant qui mord. Gageons que la distraite se tromperait certainement de jour et d’heure et qu’une fois arrivée au mauvais endroit, le plus innocemment du monde, elle demanderait de sa voix flûtée : « Qui célèbre-t-on, aujourd’hui ? ». C’est ainsi qu’on aimait « La Guite ». Ainsi que cette femme lunaire et éperdument romantique se signala aux hommes, avant de délaisser ad vitam, jeune encore, les touches de son grand piano noir d’où s’envolèrent les airs les plus identifiables du répertoire populaire français. Elle qui venait du classique.

 

Il faut savoir qu’à un âge où l’on ne connaît pas encore Le Petit Chaperon Rouge, Marguerite Monnot tutoyait déjà Mozart, Liszt et Chopin sur l’instrument de son père, un musicien aveugle excellant à la composition de musiques religieuses. C’est lui qui développa chez l’enfant le sens de l’harmonie, avant de la laisser s’exprimer devant un public d’avertis, où Marguerite acquit ses premières lettres de noblesse. À 15 ans, la fille de l’organiste de Decize était en mesure de se produire dans les plus grandes capitales européennes en qualité d’artiste-concertiste. Un art porté à la perfection par des maîtres tels Vincent d’Indy et Alfred Cortot.

 

Tout bascula lorsque Nadia Boulanger résolut de faire de Marguerite Monnot le prochain Prix de Rome. Talent incontestable et incontesté, la Nivernaise ne se sentait pas taillée pour de si grandes émotions. La peur. Le trac. Le doute. Un terrible manque de confiance en elle, qui la poursuivra toute sa vie. Séduite par le jazz et la musique populaire qu’elle découvrait, elle se mit à écrire des valses et des musiques de films et referma définitivement la porte sur les ambitions paternelles. Derrière la porte : la Môme Piaf ! Monstre d’instinct, la fille de Belleville encore rivée à ses macs et déjà guettée par Raymond Asso, attendait l’éthérée aux doigts d’or. Du mitan des années 30 date la fusion artistique entre les deux femmes. La première équipe féminine de la chanson. Des pionnières. Ensemble elles créent des dizaines de standards, tant pour Piaf que pour d’autres chanteuses. Bien des auteurs sont passés dans la vie de la Petite Dame en Noir. Marguerite elle-même a écrit pour bien d’autres interprètes ; or elle reste celle qui aura servi Édith Piaf jusqu’au bout, sans esprit de calcul, guidée seulement par la passion, avec au ventre la crainte de ne jamais être à la hauteur. Sur trois décennies, elle est omniprésente. On la retrouve à toutes les étapes importantes. De sorte qu’on peut dire aujourd’hui de cette surdouée, qu’elle fut le fil rouge de la carrière de la Reine Piaf.

 

Malheureusement l’histoire finit mal. La Reine qui ne connaissait pas le sens du mot fidélité, supporta mal que sa dévouée offrît à une autre qu’elle le rôle d’Irma la douce. Elle n’adressa aucun reproche à Marguerite, mais lorsqu’un nouveau compositeur entra en force dans le salon de la Môme, l’accès du boulevard Lannes fut désormais interdit à la Guite. Marguerite Monnot en conçut un désespoir tel qu’il l’accompagna jusque sur la table d’opération où elle s’endormit, suite à une banale appendicite trop longtemps négligée. Elle avait 58 ans et peut-être une suite à donner au Légionnaire, à Milord, à La goualante du Pauvre Jean, à L’Hymne à l’amour, aux Amants d’un jour ou encore à La vie en rose, dont elle avait écrit la musique sans la signer…

 

Emmanuel Bonini
historien
spécialiste du monde du spectacle