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Pierre Boulez fonde les concerts du Domaine musical

13 janvier 1954

Pierre Boulez - 1987
© Horst Trappe / Rue des Archives

Au début des années 1950, l’essentiel du milieu musical français ignorait pratiquement tout des innovations musicales introduites depuis longtemps par Schönberg, Berg, Webern ou Varèse, ainsi que des trouvailles plus récentes de John Cage ou des perspectives ouvertes par la musique concrète.

 

C’est alors qu’apparut un groupe de jeunes compositeurs français, âgés de vingt à vingt-cinq ans, presque tous élèves d’Olivier Messiaen et de René Leibowitz, qui s’acharnèrent à pourfendre violemment les certitudes esthétiques dominantes. Ces jeunes compositeurs entrevoyaient l’existence d’un univers sonore inouï et se rendaient bien compte que leur projet esthétique ne pouvait être réalisé au moyen du langage musical hérité de leurs prédécesseurs immédiats.

 

D’où la nécessité de créer un organisme capable de diffuser les nouvelles œuvres musicales de la jeune génération.

 

C’est Pierre Boulez qui en prit l’initiative. Bien qu’âgé de moins de trente ans, Boulez était le mieux introduit dans les milieux d’avant-garde. Il était à la fois un familier du salon de Suzanne Tézenas (dans lequel se retrouvaient les plasticiens et les écrivains les plus significatifs de l’avant-garde), il était le responsable de la musique de scène pour la compagnie Renaud-Barrault, et avait déjà eu de nombreux échanges avec l’étranger (notamment avec l’Allemagne de l’Ouest et les États-Unis). Enfin, il bénéficiait des relations et des conseils avisés du philosophe Pierre Souvtchinsky, un ancien proche de Stravinsky.

 

Jean-Louis Barrault et la directrice du théâtre Marigny acceptèrent de lui prêter, pour un cycle de quatre concerts, le Petit théâtre Marigny – une petite salle de 250 places, destinée au théâtre d’essai.

 

Le premier concert eut lieu le 13 janvier 1954 et fut très représentatif d’une nouvelle manière de penser la musique. Il comprenait à la fois une œuvre de référence (L’Offrande musicale de Jean-Sébastien Bach), deux œuvres des « classiques du XXe siècle » (Renard d’Igor Stravinsky et le Konzert op. 24 d’Anton Webern) et deux premières auditions de deux jeunes compositeurs étrangers : Polifonica, Monodia, Ritmica de Luigi Nono et Kontrapunkte de Karlheinz Stockhausen – le tout sous la direction du chef allemand Hermann Scherchen.

 

Dès la fin de la saison, Pierre Boulez fonda l’association Les concerts du  Domaine musical , placée sous la présidence de Suzanne Tézenas. Bien que toutes les aides de l’État lui aient été refusées, cet organisme bénéficia très rapidement du soutien financier du mécénat privé, grâce au cercle d’amis de Suzanne Tézenas : aristocratie, haute bourgeoisie d’affaires, monde de la peinture, de la littérature, …

 

Le public du Domaine fut évidemment qualifié de « snob » par les détracteurs de l’avant-garde. Ces concerts furent pourtant un lieu de rencontres pour des artistes provenant des autres formes d’expression contemporaine : André Pieyre de Mandiargues, Robert Cioran, Nicolas de Staël, Henri Michaux, Armand Gatti, René Char, Jacques Dupin, Pierre-Jean Jouve, Francis Ponge, Michel Butor, Zao Wou Ki, Vieira Da Silva, et bien d’autres.

 

C’est grâce au Domaine musical que purent être jouées en France, durant vingt ans, les œuvres d’une bonne centaine de compositeurs aussi significatifs que Stockhausen, Pousseur, Berio, Kagel, Boucourechliev, Nono, Maderna, Henze, Barraqué, Xenakis, Cage, Amy, Eloy, Méfano, Bussotti. Stravinsky lui-même accorda au  Domaine musical l’exclusivité de la création française d’œuvres aussi importantes que Agon et Threni.

 

Au départ de Pierre Boulez, en 1967 (1), c’est un de ses élèves, Gilbert Amy, qui reprit la direction du Domaine Musical jusqu’en 1973. Il se plaça volontairement dans une perspective de fidélité, tout en tentant d’ouvrir progressivement les programmes à de nouvelles orientations esthétiques et à de nouveaux publics.

 

Jésus Aguila
professeur de musicologie
à l’université de Toulouse-le-Mirail

 

1. Ce départ eut lieu après une violente querelle avec André Malraux à propos de la nomination de Marcel Landowski à la tête de la nouvelle direction de la Musique du ministère des Affaires culturelles.