Maurice Quentin Delatour

Saint-Quentin (Aisne), 5 septembre 1704 - 17 février 1788

Autoportrait – Pastel
(n° Inv. LT3)
Musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin
© RMN / Gérard Blot

Portrait de la présidente de Rieux
en habit de bal tenant un masque
Maurice Quentin de La Tour - Pastel -
Musée Cognacq-Jay – Paris
© photothèque des musées de la ville de Paris / Andréani

Lorsqu’il confessait au sujet de ses modèles : Ils croient que je ne saisis que les traits de leurs visages, mais je descends au fond d’eux-mêmes à leur insu et je les remporte tout entiers, Delatour avait-il réellement conscience de dire toute la vérité ? Nombreuse et diversifiée, la clientèle du maître n’était pas dupe. Elle avait su percer son secret. Encensé par la critique tout au long des années, loué par le milieu de la finance malgré les prix qu’il demandait, convié à la cour bien qu’il fût “un impoli qui n’avait aucun usage du monde”, invité des salons les plus prestigieux et éclairés où il s’employait, selon Marmontel, à régler tous les destins de l’Europe, l’homme s’était imposé à son siècle en artiste, en psychologue, en « corsaire », et en philanthrope. De prime abord, rien ne le destinait à exceller dans l’art du portrait peint au pastel. Né à Saint-Quentin d’un père maître-écrivain, il s’était initié à Paris à l’art de la peinture et du dessin auprès d’un petit maître de l’académie de Saint-Luc, Claude Dupouch. S’il avait aussi écouté les conseils d’artistes plus renommés tels Louis de Boullogne et Jean Restout et si un voyage à Londres lui avait ouvert d’autres horizons, ce ne fut que par sa persévérance et ses propres talents qu’il parvint à devenir l’un des portraitistes parisiens les plus célèbres. À trente ans, Delatour s’exerçait à la célébrité en fixant les traits de Voltaire (1). Agréé à l’académie royale de peinture et de sculpture en 1737 puis reçu en 1746, le portraitiste peignit désormais tout ce que la France connut de plus distingué et il donna à l’art du pastel français ses lettres de noblesse. Celui que le critique Baillet de Saint-Julien louait en 1753 pour sa capacité, par son tact subtil et magique, à saisir et fixer le sel volatil de l’esprit, s’attacha à faire passer à la postérité les traits des membres de la famille royale (2), ceux des puissants (3), des généraux (4), des philosophes (5), et des artistes, musiciens, chanteurs et peintres (6). Par sa maîtrise de la technique du pastel, “l’incomparable M. de la Tour” sut faire concurrence à la peinture. Au Salon de 1741, son portrait du Président de Rieux (7) réunissait tous les éloges. Au Salon de 1755, l’effigie de Madame de Pompadour (8) témoignait de son talent à faire parfaitement ressembler tout en offrant la force et le fini de l’huile. Mais pour avoir créé avec tant de succès cette galerie de portraits, l’homme n’en avait pas pour autant été privé de tout doute. Celui que Diderot avait vu peindre tranquille et froid avouait à Marigny en août 1763 combien il regrettait la faiblesse de certaines couleurs au pastel, l’absence de ton juste, et l’impérieuse nécessité de faire les teintes directement sur le papier et de donner plusieurs coups avec différents crayons au lieu d’un. Anxieux, le maître l’avait été aussi de l’image qu’il souhaitait donner en société, celle d’un « corps rare » qui se mêlait d’art, de poésie, de morale, de théologie, de métaphysique et de politique. Mais, ainsi qu’il le reconnaissait lui-même en 1770, la perfection qu’il recherchait était au-dessus de l’humanité. En 1784, après cinquante années de gloire, Delatour quittait la scène parisienne, contraint par des signes de démence sénile à rejoindre sa famille à Saint-Quentin. En cette occasion, sans le savoir, le portraitiste faisait un ultime cadeau à sa cité natale. En effet, le pastelliste n’avait jamais souhaité se départir des œuvres qui constituaient son fonds d’atelier. Portraits d’amis, copies d’après les maîtres, études ou préparations, répliques d’effigies autrefois vendues ou données, tous ces pastels se voulaient un résumé de sa vie et de son art. Appelés à demeurer à Saint-Quentin, ils s’imposeraient en ce « stupéfiant musée de la vie et de l’humanité d’une société, » en ce « Panthéon du siècle de Louis XV, de son esprit, de sa grâce, de sa pensée, de tous ses talents, de toutes ses gloires » que les frères Goncourt célébreraient avec tant de flamme.

 

Xavier Salmon
conservateur au musée national
des châteaux de Versailles et de Trianon

 

1. Saint-Quentin, Musée Antoine Lécuyer et Stockholm, Nationalmuseum.
2. Louis XV et Marie Leszczynska, Paris, Musée du Louvre.
3. Louis Duval de L’Épinoy, Lisbonne, Musée Calouste Gulbenkian.
4. Maurice de Saxe, Dresde, Gemäldegalerie.
5. Rousseau, Genève, Musée d’art et d’histoire.
6. Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, Saint-Quentin, Musée A. Lécuyer, Marie Fel, Dumont le Romain jouant de la guitare (coll. part).
7. Los Angeles, Getty Museum.
8. Paris, Musée du Louvre.