Abonnez-vous à notre
Lettre d'information

Frédéric-Auguste Bartholdi

Colmar, 2 avril 1834 - Paris, 4 octobre 1904

Portrait par Jean Benner, huile sur toile
1886, Paris
Musée Bartholdi, Colmar
© musée Bartholdi / Christian Kempf

Le Lion de Belfort in situ
Photographie de Christian Kempf
Musée Bartholdi, Colmar
© musée Bartholdi / Christian Kempf

Frédéric-Auguste Bartholdi n’a pas la réputation de génie artistique qui reste attachée, légitimement, à Auguste Rodin, mais il l’égale au moins en célébrité par son goût particulier pour le gigantisme, en un temps où la grandeur du monument de place publique était censée s’harmoniser avec le triomphe idéologique du siècle des nations et de la liberté. Gigantisme et République française sont bien les deux marques originales qui ont valu une gloire durable au « lion de Belfort » (de Belfort à Paris) comme à la « Liberté éclairant le Monde » (de Paris à New York).

 

L’Alsacien Bartholdi, fidèle à son pays d’origine, fut en 1870 un patriote capable de combattre les Prussiens dans une unité de francs tireurs, et il soutint tout aussi naturellement la République de Gambetta. Appelé à célébrer la défense par Denfert Rochereau de Belfort assiégé, il reprit le parti déjà utilisé à Lucerne (Suisse) par le danois Thorwaldsen en l’honneur des victimes suisses et royalistes de notre 10 août : sculpter un lion mourant à même la paroi rocheuse d’une montagne. Le lion de Belfort, surplombant Belfort, mais en attitude de combat, est tout aussi géant. Sa reproduction à Paris sur la place Denfert Rochereau, quoique réduite au quart, est encore de belle taille, et elle constitue l’un des principaux repères de la Rive gauche.Spécialiste de la grandeur, Bartholdi devait être chargé d’une autre entreprise idéologique et sentimentale, la statue de la Liberté offerte à la République américaine par les libéraux français, bientôt devenus républicains : la France, enfin constituée en une démocratie de liberté, saluait la démocratie américaine qui avait maintenu son unité et aboli enfin l’esclavage. Cette amitié des deux républiques exemplaires, celle de l’ancien monde et celle du nouveau, devait inspirer l’univers entier en l’inondant de sa lumière « éclairant le monde ».

 

La Liberté de Bartholdi est immense (93 m. de la base du socle à la pointe de la torche brandie), parce que – on l’a dit – l’auteur aime le grand, parce que le grand est par nature triomphant, mais encore parce que le grand est la seule échelle qui convienne à un site en bordure de l’océan, parce que le grand enfin – on ne saurait l’omettre – requiert un exploit technique d’architecture qui est par lui-même un hymne au progrès.

 

On ne saurait oublier que, pour le montage des pièces de sa statue en un véritable édifice, Bartholdi avait le concours de Gustave Eiffel, lequel, peu -d’années après, bâtirait à Paris la géante « non figurative » que l’on sait.

 

La « Liberté éclairant le monde » de Bartholdi, à l’entrée du port de New York, est célèbre. Elle l’est encore grâce à ses reproductions de plus modeste échelle dont l’une à Paris, sur la Seine.

 

Elle l’est au point d’avoir transformé la symbolique même de la liberté. Remarque-t-on assez que la Liberté de Bartholdi est la première représentation de l’idée de liberté qui ait renoncé à l’association séculaire entre cet idéal et le bonnet phrygien ?

 

Bartholdi est-il le premier qui ait compris que, depuis la Révolution de 1789 et ses spectaculaires prolongements dans la France du XIXe siècle, le -bonnet phrygien était moins associé à la liberté en général qu’à la liberté à la française, à la République française, à la limite à la France tout court, et que, par conséquent, la liberté idéale, universelle, universalisable, devait avoir son propre langage ? Il y a réussi en tout cas. De nos jours, quand on veut signifier la liberté (comme à Pékin, place Tien an Men, en 1989), ce n’est pas un bonnet que l’on montre mais un mannequin féminin avec des rayons sur la tête et un bras droit levé tenant un luminaire…

 

Bartholdi a fait d’autres statues, plus classiques, mais il était si bien le maître du gigantisme républicain qu’on le fit encore travailler, à la fin de sa vie, au monument célébrant « les aéronautes du siège » (Gambetta et consorts s’envolant de Paris assiégé dans une périlleuse navigation aérienne, pour continuer la lutte en province). Le ballon était réaliste, donc énorme (Paris, porte des Ternes, aujourd’hui place général Koenig). Mais il n’a pas résisté à l’épuration des années de l’Occupation déguisée en récupération des métaux non ferreux. Récupérons du moins aujourd’hui sa mémoire, elle complète bien le bilan d’une œuvre peu ordinaire.

 

Maurice Agulhon.
professeur honoraire au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationale