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Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès, premier film de fiction

1902

Georges Méliès
© Rue des Archives / TAL

Décor pour le film
© Rue des Archives

S'il est vrai que c'est le 13 février 1895 que les frères Lumière déposèrent le brevet du cinématographe, " appareil servant à l'obtention et à la vision des épreuves chronophotographiques ", on peut considérer Méliès comme le premier de nos metteurs en scène. Quand les frères Lumière s'attachent encore à filmer la réalité, il la reconstitue en studio. Il a compris que le faux est souvent plus vrai que le réel.

 

Issu d'une famille d'industriels, Georges Méliès débute comme dessinateur avant de devenir propriétaire du théâtre Robert Houdin à Paris dont il fait une salle spécialisée dans la prestidigitation.

 

Ayant assisté à une projection des premiers films de Louis Lumière, il en comprend les ressources sur le plan artistique. C'est dans sa propriété de Montreuil qu'il fait construire un studio et fonde une compagnie, la Star-Film. Les œuvres se multiplient sur les sujets les plus divers, d'une séance de prestidigitation à l'évocation de l'affaire Dreyfus, de Faust et Marguerite au bûcher de Jeanne d'Arc. Un érotisme aimable (le coucher de la mariée, le déshabillage impossible) se mêle à un fantastique bon enfant (la grotte du diable, la tentation de Saint Antoine), le conte (le petit chaperon rouge) voisine avec la farce (le malade hydrophobe), l'exotisme de studio (le rêve du rajah) avec les actualités reconstituées (l'explosion du Maine à La Havane). Au début de l'année 1902, Méliès a tourné plus de cent films, de très courtes bandes au charme étonnant, aux trucages éblouissants, mais les chefs d'œuvre sont à venir.

 

Le Voyage dans la lune sera le premier film de fiction à connaître un succès mondial.

 

Mme Madeleine Malthète-Méliès dans son livre Méliès l'enchanteur a évoqué les conditions de tournage du Voyage dans la lune, d'une durée de 13 minutes. Le film coûta 10 000 francs, somme énorme pour l'époque. C'est que le décor (le club, le canon, le paysage lunaire) étaient importants et que les costumes, notamment ceux des Sélénites, habitants de la lune, durent être exécutés par un fabricant de masques habitué à mouler le carton. Tout fut filmé par un opérateur, Michaut, le scénario étant de Méliès qui s'était inspiré des ouvrages de Jules Verne : De la terre à la lune et Autour de la lune.

 

L'histoire est celle de six savants, mem-bres du club des astronomes, qui entreprennent un voyage dans la lune. Installés dans un obus, ils sont propulsés par un canon géant vers leur lieu de destination. Ils assistent sur la lune à un coucher de terre, découvrent des champignons géants et doivent fuir les Sélénites. Ils reviennent sur terre grâce à leur obus resté en équilibre sur un bord de lune. Tombés dans l'océan, les astronomes sont repêchés et couverts d'honneurs.

 

Méliès interprétait le savant Barbenfouillis et la très belle Bleuette Bernon était Phoebé, la lune. Les Sélénites étaient joués par des acrobates des Folies-Bergère et les girls qui servent le canon par des danseuses du Châtelet.

 

Le film fut aussitôt copié, disons " piraté ", par Edison et suscita de nombreuses imitations dont Le Rêve à la lune de Zeco en 1906. Méliès lui-même en reprit l'idée, l'année suivante, dans Le Voyage à travers l'impossible où le professeur Mabouloff entreprend un voyage vers… le soleil !

 

Le Voyage dans la lune peut être considéré comme le premier film de science-fiction de l'histoire du cinéma. D'autres œuvres évoqueront ce type d'expédition comme Les premiers hommes dans la lune de Nathan Juran, en 1964, d'après H.G. Wells, mais aucune ne retrouvera le charme de Méliès.

 

De La Femme sur la lune de Fritz Lang à 2001 : l'odyssée de l'espace de Kubrick, la dette du cinéma reste immense à l'égard du génial créateur de Montreuil.

 

Jean Tulard
de l'Institut,
professeur à la Sorbonne,
directeur d'études à l'École pratique des hautes études,
ancien membre du Conseil d'administration de la Cinémathèque française