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Maurice Scève

Lyon, vers 1510 - Lyon, après 1562

Portrait de Maurice Scève gravure sur cuivre, anonyme, XVIe siècle
© Akg-images
 

Tu es le Corps, dame, et je suis ton ombre,
Qui en ce mien continuel silence
Me fais mouvoir, non comme Hecate l’Ombre,
Par ennuyeuse et grande violence,
Mais par pouvoir de ta haute excellence,
(Delie, 346)

 

Maurice Scève l’obscur : presque un mythe poétique, tout à la fois vrai et faux en cette lumineuse Renaissance humaniste. Entre Marot au style naturel et Ronsard le lyrique, Scève reste à part. On en fait le maître d’une École Lyonnaise, mais sa poésie est solitaire.

 

Issu de notables, dans une vie encore mal connue, il est peut-être docteur en droit, certainement assez riche pour vivre de ses rentes et d’un bénéfice ecclésiastique, entouré d’une famille qui a noué des alliances représentatives avec de riches Lyonnais. La ville de Lyon lui confie la mise en scène de l’entrée d’Henri II et de Catherine de Médicis (1548) pour laquelle le poète et ses amis reconstituent le prestige de la cité antique, avec monuments factices et défilé naval. Sans doute fut-il tenté par l’évangélisme comme le suggèrent deux traductions de psaumes, parues avec ceux de Marot. Certainement il fut un scientifique, capable de discuter sur Copernic, selon le Discours du temps de Tyard. Même ses amours réelles sont floues : Pernette du Guillet fut-elle son inspiratrice ? plus sûrement les Rimes de la poétesse montrent-elles un dialogue poétique. L’événement de sa vie le plus médiatisé est significativement la découverte du tombeau de Laure à Avignon en 1533, à la visite duquel on convie François Ier, comme le relate l’épître liminaire par laquelle l’éditeur Jean de Tournes s’adresse à Scève lui-même pour vanter l’excellence de son édition de Pétrarque en 1545.

 

Autrement dit, sa vie connue est d’abord des moments de création, la mobilisation des gloires d’une cité où tout est littérature. Amour, passion, amitiés, archéologie, échanges, célébration monarchique, autant de livres.

 

Plus tost seront Rhosne, et Saone desjoinctz,
Que d’avec toy mon cœur se desassemble
(Delie, 17)

 

La vie de Scève est indissociable de son site : Lyon. Ce carrefour commercial, où se croisent toutes les richesses matérielles et intellectuelles, connaît alors son apogée. Les guerres d’Italie aidant, les passages fréquents des princes et diplomates animent les échanges. Lyon est véritablement la capitale culturelle de la France, avec des traducteurs, nouvellistes (Bonaventure des Périers), romanciers (Rabelais), romancières (Hélisenne de Crenne, Jeanne Flore), érudits, poètes en latin, en italien (Alamanni) et en français (Marot, Charles Fontaine), poétesses (Louise Labé, Pernette du Guillet) ; les éditeurs lyonnais, souvent eux-mêmes des savants (Étienne Dolet) construisent la nouvelle figure de l’humanisme. Marguerite de Navarre protège la plupart d’entre eux. On évoque souvent un groupe d’amis de l’élite urbaine se réunissant pour parler poésie, écrire à plusieurs mains, faire de la musique : du moins les poèmes et les recueils collectifs créent-ils cette image idéale. Parmi eux Maurice Scève, qui sans en avoir eu la prétention, est magnifié comme une figure de « maître-poète », une sorte de modèle incontournable autant qu’inimitable.

 

Son œuvre ne s’attarde pas à un seul genre, où idolâtre de soi-même il se continuerait. Il est d’abord traducteur de la Déplorable fin de Fiammette de Juan de Flores, puis n’écrit plus que de la poésie : Arion, poème de déploration allégorique sur la mort du Dauphin (1536), les Blasons de 1538, La saulsaye, pastorale mythologique en 1547, l’organisation de la fête d’entrée royale d’Henri II en 1548 (un art total en quelque sorte), et enfin le Microcosme de 1562 sur la création du monde, théologie et science mêlées. Avec plusieurs poèmes d’hommages dispersés dans les livres de ses amis, le corpus scévien n’est pas énorme, mais divers. Or la mémoire littéraire est fascinée par Delie, objet de plus haulte vertu, publié en 1544 à Lyon, chez Sulpice Sabon.

 

Mais comme Lune infuse dans mes veines
Celle tu fus, es, et seras DELIE
(Delie, 22)

 

Prétexte à philosophie et à poésie, la relation aux femmes masque de futilité apparente des révolutions intellectuelles et la diffusion massive des théories platoniciennes. Indices spécifiques à Lyon : le Concours des Blasons du corps féminin, lancé par Marot, dont Scève remporte le prix ; l’« invention » des femmes auteurs, vraies ou suscitées par l’écriture masculine. Fondamentalement l’expérience d’aimer sert à dire toute l’expérience humaine. Au cœur de cette mode, et pourtant original, Scève est le premier à adapter en français le modèle venu d’Italie : Pétrarque et ses Rime, recueil consacré à un seul amour dévotionnel. Pour nous qui connaissons la suite, le pétrarquisme se résume en clichés doloristes, ressassés dans les sonnets mondains, dilués de trop servir à la gloire littéraire. En 1544, rien pourtant dans la poésie française ne fait encore écho à leur sauvage nudité : non que la peine d’amour ait été inconnue des poèmes médiévaux, mais dans la Delie l’analyse de la peine amoureuse se joint à une réflexion sur le cosmos, sur l’harmonie perdue, sur les humeurs mélancoliques et surtout à une écriture intransigeante.

 

Bannis les recueils composites où les genres et les tons se mêlent, dans un style naturel, pour montrer la virtuosité du poète ou d’un groupe d’amis. Scève a plus de rigueur encore que Pétrarque : aucune narration ; une seule forme poétique, le dizain de décasyllabes, dans une construction stricte. Entre un prologue de 5 dizains et une conclusion de 3 dizains, une même structure se répète 49 fois : un emblème, 9 poèmes. Une séquence régit la succession géométrique des cartouches : rectangle, cercle, losange, ovale, triangle. Cette sorte de chapelet alternant poèmes et emblèmes crée un modèle unique et mystérieux, inégalé, peut-être fondé sur la mystique des nombres, peut-être plus simplement sur le placement commode des poèmes dans les cahiers du typographe…

 

Deux poétiques s’entrelacent, unies parfois par la seule répétition de la devise de l’emblème dans le dizain qui suit, dans un trajet capricieux à travers les thèmes : l’amour sans réponse, l’attente, l’absence, le sacrifice, la fascination, les formes de folie d’un désir exacerbé, le devenir de l’âme, tout un monologue méditatif pour l’insensible amie. La concentration du dizain, les métaphores, donnent puissance aux moindres émotions, accrochées aux mystères du cosmos où l’âme inquiète cherche la purification. Et certes Scève y valorise l’énigme : obscurité du sens de poèmes composés dans une langue dense et allusive, obscurité des passions amoureuses torturantes, sous l’œil nocturne et lumineux de Délie, amante, déesse, Lune. Il oblige le lecteur au fragment et au sublime.

 

En cette Renaissance qui va « inventer » la figure d’auteur et répudier la difficulté, il donne a contrario le premier exemple – radicalement moderne – de ce qu’est la transcendance nue de l’expression poétique, où l’énonciateur-amant, aliéné dans son amour désespéré, ne survit que dans la solitude de son dire.

 

En toy je vis, où que tu sois absente,
En moy je meurs, où que je sois present
(Delie, 144)

 

Marie-Madeleine Fragonard
professeur à l’université Sorbonne Nouvelle-Paris III