Abonnez-vous à notre
Lettre d'information

L'inondation de Paris

janvier 1910

Barque sur une voie de la station de métro Odéon
© Archives départementales de Paris, cliché Patrice Clavier

Entre le 20 et le 28 janvier 1910, la Seine a connu une crue exceptionnelle et provoqué dans Paris une inondation qui aujourd’hui, cent ans plus tard, reste encore une référence. Et pourtant le fleuve avait déjà, à de nombreuses reprises, manifesté sa colère. Pour les périodes les plus anciennes, on ne le sait que par les textes : Grégoire de Tours raconte qu’en 583, des bateaux avaient chaviré entre la Cité et l’église Saint-Laurent ; en 1206, selon Orderic Vital, on porta la châsse de sainte Geneviève à Notre-Dame, car « la pauvre ville de Paris […] était affligée d’un tel déluge qu’on ne pouvait aller par les rues […] que par bateaux » ; en 1658, la Seine atteignit Saint-Philippe du Roule et l’on circulait par bateau rue Saint-Honoré ; le jour de Noël 1740, 720 hectares de la ville sont recouverts d’eau et, selon l’avocat Barbier : « toutes les boutiques sont fermées ; de tous les côtés on est réfugié au premier étage ». Et les crues se succèdent ainsi durant tout le XIXe siècle jusqu’en 1880.

 

Celle de 1910, avec sa montée des eaux à 8,42 m au pont de la Tournelle se situe entre celle de 1658 (8,81 m) et celle de 1740 (7,91 m), comme une des plus importantes qu’ait connues la Seine. Elle est la conséquence d’une fin d’année 1909 extrêmement humide, avec des pluies uniformément régulières sur les bassins des différents affluents en amont de la Seine. En septembre et octobre 1909, il est tombé près de deux fois plus de pluie qu’en saison normale. Ces pluies reprennent en décembre, gorgeant les sols en amont de Paris, et le 31 décembre la station de Paris-Austerlitz accuse un niveau d’eau de 3,45 m. Les pluies reprennent en janvier et l’on note « une crue exceptionnelle et presque subite de l’Yonne, du Loing et du Grand-Morin […] En même temps se produisent des crues extraordinaires de la Haute-Seine et de la Marne ». Ces pluies reprennent avec régularité entre le 23 et le 25 janvier où, en deux jours, on relève 19 mm d’eau à Paris, 20 à Auxerre, 23 à Avallon et 36 à Bar-sur-Aube ! Le 22 janvier, la Seine atteint 5,93 m au pont d’Austerlitz et le 28 la cote maximale de 8,62 m !

 

Retrouvant son ancien cours, la Seine recouvre les quartiers de Bercy et d’Austerlitz. Sur la rive droite, elle reprend l’ancien cours de la Bièvre jusqu’aux Gobelins, s’étend de la Bastille aux Champs-Élysées, pour remonter jusqu’au carrefour Richelieu-Drouot et recouvrir tout le quartier Saint-Lazare jusqu’à l’Alma. Elle envahit tout le nord de la rive gauche du quartier latin au Champ-de-Mars, et recouvre totalement la plaine de Grenelle.

 

Par milliers, les Parisiens sont évacués ou déplacés, mais l’armée et les pompiers réquisitionnés apportent aide, secours et ravitaillement, alors que les gymnases sont ouverts aux sans-abri. On construit en hâte ponts, digues et passerelles pour les piétons, alors que les badauds se précipitent quotidiennement au pont de l’Alma pour voir jusqu’où « le zouave en aura » (l’eau s’arrêtera à sa barbiche) ou au Jardin des Plantes pour regarder les ours blancs patauger dans leur fosse. La décrue s’amorce le 29 janvier. Mais la Seine ne retrouve son cours normal que le 16 mars et le métro ne rouvre que le 4 avril.

 

720 hectares inondés, un coût des dommages directs estimé à 400 millions de francs-or, auxquels il faut ajouter 50 millions distribués à titre de secours (environ 1,5 milliard d’euros), des barrages réserves établis sur les cours de l’Yonne, de la Seine, de la Marne et de l’Aube, certains à plus de 150 km de Paris, pour une capacité de 830 millions de mètres cubes, telles sont les conséquences de ce qui fut « la crue du XXe siècle ».

 

Mais, si la célébrité de cette crue est due d’abord à son caractère exceptionnel, comparable seulement à celles de 1658 et de 1740, il est indéniable aussi que la diffusion de la photographie et de la presse a contribué à en accroître le retentissement en France et dans le monde entier. Ce sont des centaines de cartes postales qui ont été réalisées pour immortaliser l’événement, sans parler des photographies innombrables conservées dans les fonds publics et les collections privées qui nous permettent aujourd’hui de suivre presque au jour le jour la montée des eaux, mais qui ne nous garantissent pas contre une nouvelle colère de la Seine.

 

Jean-Marc Léri
directeur du Musée Carnavalet – Histoire de Paris