Fondation de Cluny

909 ou 910

Joueur de lyre, chapiteau sculpté de l’abbaye de Cluny (v. 1100)
© Centre des monuments nationaux/Yvan Travert
 

Présentation actuelle des gisants des saints abbés de Cluny, Mayeul et Odilon, retrouvés en 2001 à l’occasion de la restauration de l’église prieurale de Souvigny en Bourbonnais.
© Conseil général de l’Allier, service d’archéologie préventive/Alain Fourvel
 

Le duc d’Aquitaine et comte de Mâcon Guillaume III, plus tard dit « le Pieux », fonda en ces années un monastère bénédictin près de Mâcon. Il laissait aux moines la libre élection de l’abbé, renonçait à tout droit sur l’établissement, et le plaçait sous la protection directe de la papauté, autant de dispositions qui permettront la naissance et l’affirmation d’un monachisme indépendant des pouvoirs, temporel comme spirituel.

 

Guillaume confia Cluny à Bernon, déjà abbé de Baume et fondateur de Gigny. Dans son testament établi en 926, Bernon partage les monastères qu’il dirigeait entre Guy, son parent, et Odon, son disciple. Abbé de Cluny de 927 à 942, Odon diffusa la réforme monastique et jouit du soutien du pape : en 931, Jean XI confirma l’immunité excluant toute intervention des autorités sur les biens et les dépendances futures de l’abbaye, et accorda à Cluny de pouvoir accueillir tout moine dont le monastère refusait de se réformer.

 

Cluny devint le principal foyer de la réforme monastique au sud de la Loire : sous Aymard (942-954), les clunisiens intervinrent à Saint-Géraud d’Aurillac et à Fleury et, sous l’abbatiat de Maïeul (954-994), les coutumes clunisiennes gagnèrent l’Italie du Nord, la Provence et les pays rhodaniens. Quand il meurt, Cluny a inspiré la réforme d’environ trente établissements.

 

Doté de reliques des apôtres Pierre et Paul depuis 981, le monastère devient un sanctuaire autonome sous l’abbatiat d’Odilon (994-1049), grâce à un privilège d’exemption accordé par Grégoire V en 998. Outre qu’aucun évêque ne peut plus intervenir dans aucune maison sans y être invité par l’abbé, ce privilège prévoit le rattachement direct à Rome. Il sera étendu par Jean XIX en 1024 à tous les clunisiens, précisant que « où qu’ils soient », ils échappent aux excommunications prononcées par des évêques et ne relèvent que du tribunal pontifical.

 

Désormais, une structure hiérarchiquement organisée, l’Ecclesia cluniacensis, « Église de Cluny », rassemble les monastères et les prieurés qui suivent les coutumes de Cluny et dépendent de son abbé ; Odilon étend la réforme à l’Auvergne, l’Alsace, l’Italie, l’Espagne, et établit un réseau de monastères sur les grandes voies de communication. L’influence de Cluny s’exerce aussi sur des monastères avec lesquels il n’a pas de lien institutionnel : sous l’abbatiat d’Hugues de Semur (1088-1140), Farfa, en Italie, adopte les coutumes de Cluny, de même que Hirsau, en Forêt Noire.

 

Ce réseau ecclésiastique s’étend peu à peu aux quatre coins de l’Europe et les affiliations se multiplient. L’abbé exerce un contrôle sur tous les établissements, intervient dans leur administration, exerce son droit de juridiction, et reçoit entre ses mains la profession des moines. Des subsides affluent de partout à Cluny, surtout d’Espagne ; le prestige des abbés, considérés de leur vivant comme des saints ex officio, concourt à cette réussite que traduit aussi l’architecture, avec l’abbatiale dite « Cluny III » dont le chœur est consacré en 1095 par Urbain II. Ses cinq nefs et son double transept en font la plus grande église d’Occident, et elle est imitée en Bourgogne et jusqu’en Espagne du Nord.

 

Dès la fin du XIe siècle, l’abbé de Cluny jouit de prérogatives réservées aux évêques et Cluny devient une sorte de principauté, indépendante des pouvoirs politiques tout en bénéficiant de l’appui du pape, ce qui ne va pas sans résistances. Les évêques du nord de la France et de Germanie, en particulier, estiment que les moines doivent rester soumis aux évêques, et Adalbéron de Laon campe Odilon en « roi de Cluny » dans son Poème au roi Robert.

 

Les clunisiens étaient des bénédictins, mais le rythme et l’organisation de leur vie apparaissent originaux. Saint Benoît de Nursie lui-même n’avait pas donné de place privilégiée à la vie liturgique : pour lui le moine était d’abord un pénitent. Avec Benoît d’Aniane, l’oraison prit plus d’importance et Cluny accentua cette tendance. Saint Benoît avait ainsi fixé à 40 le nombre des psaumes récités chaque jour mais, à la fin du XIe siècle, on en disait 215 à Cluny. On ne négligeait pas l’oraison individuelle, mais la prière liturgique et communautaire était prépondérante, cherchant à offrir à Dieu une louange ininterrompue. L’essentiel du temps étant consacré à l’Opus Dei, le travail des moines clunisiens fut réduit à quelques activités symboliques.

 

Enfin, alors que la règle bénédictine ne prêtait pas d’attention particulière à la mémoire des morts, à Cluny, des parties entières de l’office étaient dites pour eux et cette importance des défunts dans la liturgie culminera avec l’institution de la fête du 2 novembre. L’idée d’une commémoration de tous les défunts était ancienne mais c’est à Odilon que l’on doit, dans les années 1030, l’institution de la fête des morts au lendemain de la Toussaint. Sa décision devait s’appliquer à Cluny et aux monastères qui en dépendaient mais, en 20 ans, elle gagna toute la chrétienté.

 

L’esprit de réforme des clunisiens ne se borna pas au monde monastique, et nombre d’entre eux furent les instruments d’une papauté engagée dans la vaste réforme dite plus tard grégorienne, en tant que légats, cardinaux, et même pape en la personne d’Urbain II. Les abbés de Cluny cherchèrent notamment à réformer les mœurs de l’aristocratie, dont les moines étaient pour la plupart issus, et soutinrent les assemblées de paix. Odilon en particulier joua un grand rôle dans la diffusion des mouvements de la Paix de Dieu puis de la Trêve de Dieu, qui proposaient un nouvel idéal à l’aristocratie : celui du chevalier détournant sa violence vers les non chrétiens, comme y appela solennellement Urbain II à Clermont en 1095 en prêchant la première croisade.

 

L’ordre clunisien, en implantant très tôt des filiales ibériques, s’impliqua aussi dans la Reconquête qui s’organisa après la mort d’Al Mansur (1002) à partir des petits royaumes chrétiens du nord, et il faut rappeler que, pour livrer une guerre d’idées contre l’islam, c’est un abbé de Cluny, Pierre le Vénérable (1122-1156), qui commanda à Tolède en 1142 la première traduction latine du Coran.

 

Avec cet abbé, Cluny entra dans une nouvelle ère, après une grave crise interne sous Pons de Melgueil, qui abdiqua en 1122. Pierre le Vénérable assainit la situation financière et corrigea les coutumes par de nouveaux statuts conférant plus d’austérité à la vie clunisienne dont le faste était critiqué à l’aune du nouveau monachisme, notamment par saint Bernard, dans sa fameuse Apologie à Guillaume de Saint-Thierry.

 

Cluny perdit de son influence avec l’éclosion de nouveaux ordres épris de pauvreté comme les chartreux, les cisterciens ou les prémontrés et, dès le milieu du XIIe siècle, le monachisme clunisien ne semble plus répondre aux aspirations spirituelles qui se font jour. La part du monachisme féminin resta quant à elle très réduite : ce n’est qu’en 1055 qu’avait été créé Marcigny et la proportion de monastères féminins ne dépassa jamais 3 %. L’ordre tendit à se replier sur le royaume de France et passa sous tutelle du roi et du pape, ce dernier nommant l’abbé de Cluny et les principaux abbés de l’ordre en vertu du système de la commende à partir du XIVe siècle.

 

Les derniers moines quittèrent Cluny à la Révolution et l’abbaye fut vendue et en partie détruite. Des bâtiments médiévaux, il ne reste qu’une partie de l’abbatiale de Cluny III.

 

Laurence Moulinier-Brogi
professeur d’histoire médiévale à l’université de Lyon II