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Francis Carco

Nouméa, 3 juillet 1886 – Paris, 26 mai 1958

Francis Carco en 1943
© Selva/Leemage

Il était né sur l’île du Bagne ; il avait le goût du malheur et, grâce à un père qui s’opposa avec violence à sa  arrière d’artiste, Francis Carco devint l’un des plus grands écrivains de l’entre-deux-guerres, celui dont Colette disait : « La noblesse de Carco m’est si flagrante que je m’étonne toujours qu’on ne fasse pas, quand on écrit sur lui, une plus large part. »

 

Sa vie, comme son oeuvre littéraire, Carco la passa à fouiller dans la masse de cette humanité à la fois attendrissante et bestiale dont il fut le chantre. Il fut le poète et le romancier du Paris des vieux hôtels meublés, des petits bistrots d’arsouilles où il huma l’odeur pimpante de l’absinthe en quête du fantôme de Verlaine. Comme François Villon, il battit le pavé, longeant les murs suintant la misère, suivant le ballet des prostituées violentées par des marlous au coeur de pierre. Il fut l’écrivain des fumeries d’opium, des bordels à travestis et des bars d’éphèbes. Dans les bals d’Apaches de la rue de Lappe, il trempa sa plume en dansant la java. Il poussa sa goualante dans les cabarets et passa des nuits dans les bastringues de la Bastoche, en compagnie de costauds aux larges épaules faisant chalouper, au son de l’accordéon, de jeunes ouvrières.

 

L’auteur du célèbre « Doux caboulot » fut également un honnête bourgeois, vivant sur l’Île Saint-Louis dans un appartement richement meublé et aux murs couverts de tableaux de ses amis peintres. Le lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française et du Grand Prix de la ville de Paris, commandeur de la Légion d’honneur et membre éminent de l’Académie Goncourt, fureta sa vie entière de Montmartre au Quartier latin, écrivit ses mémoires et souvenirs de bohème, composa des poèmes dans la brume de ses rêves, de ses chagrins et de ses regrets du temps des cerises.

 

Voilà donc cinquante ans, en mai 1958, que la mort vint s’asseoir à la porte d’un immeuble du quai de Béthune. Francis Carco ne quittait alors plus sa chambre. Il écoutait battre le coeur de la Seine. Le regard terne, le mégot roulant le long de ses lèvres boudeuses, l’oeil en coulisse, Monsieur Francis, comme on le surnommait dans le « Milieu », poussa un dernier soupir sur sa jeunesse perdue et quitta la Seine à l’heure où, durant un court instant, sa Butte Montmartre, qui lui avait offert asile un soir de neige, s’éclaira des pauvres rayons d’un soleil teignant de flammes sanglantes les ailes du dernier moulin qui, déjà depuis fort longtemps, ne tournait plus…

 

Jean-Jacques Bedu
écrivain – vice-président du Centre méditerranéen de littérature