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Marie Joseph...Gilbert du Motier, marquis La Fayette

Chavaniac, 6 septembre 1757 - Paris, 20 mai 1834

Le général La Fayette, le héros des deux mondes
estampe coloriée, pochoir, bois de fil
Paris, Musée national des arts et traditions populaires
© RMN/Jean-Gilles Berizzi

Carrière pleine de contrastes que celle de La Fayette. Rarement homme public suscita une telle adulation chez les uns, une telle haine chez les autres. S’il fut à la fois le plus populaire et le plus détesté de ses contemporains, dans lamémoire collective, les ombres se sont dissipées pour ne laisser place qu’à un souvenir lumineux et plusieurs enquêtes d’opinion ont montré que le général au cheval blanc arrivait en tête de tous les hommes de la Révolution dans la sympathie de nos contemporains.

 

Engagé volontaire très tôt en faveur des Insurgents, major général à vingt ans dans l’armée américaine, La Fayette connaîtra alors une période faste au cours de laquelle tout lui réussit. Objet de l’indulgence de Louis XVI, familier des ministres Vergennes et Castries, solidement appuyé dans le monde par la puissante famille de sa femme, les Noailles, riche en maréchaux de France comme en princes de l’Église, il sut s’attirer l’amitié indéfectible de George Washington qui aima en lui le fils qu’il n’avait pas eu et auprès duquel il trouva le père qu’il n’avait pas connu. Dans cette guerre d’Amérique où il se lança si jeune, La Fayette révéla de belles qualités de chef et d’homme de décision, à la fois audacieux et prudent, analysant très lucidement une situation stratégique, s’adaptant avec aisance à une forme de guerre basée sur la rapidité et le mouvement, sur la liaison armée-marine, notions peu familières aux officiers de son temps. En un mot, il déploya aux armées des talents dont il se montrera dépourvu lorsqu’il abordera la vie politique. Ce sera cependant cette voie qu’il choisira à son retour, mettant fin très tôt à une carrière militaire qui aurait pu faire de lui un magnifique maréchal d’Empire s’il ne s’était brouillé avec Bonaparte.

 

Après les succès américains, le parcours de La Fayette ne sera plus qu’une longue suite d’échecs et de déceptions. Député de la noblesse d’Auvergne aux États généraux de 1789, commandant de la Garde nationale, il fut un temps l’idole des Parisiens qui voyaient en lui, avec raison, « le fils aîné de la liberté », « un vrai patriote, défenseur intrépide des droits du peuple, fidèle et incorruptible citoyen ». La fête de la Fédération du 14 juillet 1790 donna lieu pour lui à des scènes d’idolâtrie assez étonnantes. Mais, à la suite de ces succès populaires qui le mirent en situation d’oser bien des choses, il ne sut ni s’imposer, ni contracter les alliances indispensables. Mirabeau stigmatisera « l’imbécillité de son caractère, l’inertie de sa pensée, et la nullité de son talent ». Animé d’une inépuisable confiance en lui-même, s’il réussit à faire adopter la Déclaration des droits de l’homme, fortement inspirée de son expérience américaine, il ne connut ensuite que des insuccès. Échec dans la défense d’une Constitution aussitôt violée que votée, dans la rédaction de laquelle il n’avait pu imposer ses conceptions, échec dans les relations avec la famille royale, échec dans le sauvetage de la monarchie, échec encore, en 1792, dans le fugace retour aux armées. Cette cascade d’entreprises manquées s’acheva par une captivité de cinq ans qui, du fait de la maladresse de ses geôliers autrichiens, lui procura l’auréole de la persécution.

 

À peine sortait-il de sa prison que surgissait Bonaparte qui mettait aussitôt en place un régime autoritaire et centralisateur qui se situait aux antipodes des conceptions de La Fayette. Aussi celui-ci se drapa-t-il dans une inébranlable opposition. Exilé de l’intérieur, il se livra alors, dans son château de La Grange, en Seine-et-Marne, à une autre de ses passions : l’agriculture, sans toutefois cesser de s’intéresser à la vie politique. Nouvel échec lorsqu’il tentera de revenir sur la scène après les Cent-Jours : ce sera pour être joué et éliminé par Fouché. Il était évidemment difficile d’imaginer deux hommes plus opposés aussi bien par leur passé, leur comportement, leurs idées que par leurs méthodes d’action.

 

La Restauration vit encore une fois La Fayette dans une opposition résolue et constante. Plus que jamais défenseur de la liberté, il s’enflamma pour la défense et l’indépendance des peuples opprimés : Espagnols, Grecs, Polonais. Redevenu député, proche du carbonarisme, il participa sans s’engager à fond à divers complots et retrouva une popularité après laquelle ce grand vaniteux n’avait cessé de courir. Porté un instant au pinacle par la Révolution de juillet 1830 qui le plaça en position d’arbitre dans une situation politique confuse et mouvante, il se déroba encore en refusant de proclamer cette république dont, selon le mot de Chateaubriand, il « rêvassait ». Berné une fois de plus par Louis-Philippe, il achèvera sa vie dans l’opposition.

 

Comment expliquer, dans ces conditions, la popularité tenace de cet homme qui a presque tout manqué, sauf sa statue ? Au siècle des Girouettes, dont on a pu faire un dictionnaire, La Fayette, tel la statue du Commandeur, demeura, tout au long de sa vie, fidèle à ses idées basées sur la liberté et ne varia jamais. Admirateur sans nuances des institutions américaines qu’il rêvait de transposer en France, sans mesurer les obstacles qui s’opposaient à un tel projet, le « héros des deux mondes » fut, en politique, un précurseur qui eut le tort d’avoir raison trop tôt et de manquer de la force de caractère qui permet à l’homme d’État d’imposer ses idées. Ses vues constitutionnelles, s’il avait pu les faire prévaloir en 1789-1790, auraient sans doute évité au pays la Terreur et ses séquelles, mais il faudra attendre 1958 et la Constitution de la Ve République pour qu’elles soient, en grande partie, adoptées.

 

Fondamentalement libéral en politique comme en économie, La Fayette fut aussi un adepte résolu de la régionalisation et de la décentralisation administrative et il faudra, encore une fois, attendre bien des décennies pour que de telles idées prennent enfin le chemin des réalités. Ne fut-il pas aussi un précurseur dans un autre domaine : celui de la séparation de l’Église et de l’État à laquelle il tenta vainement de rallier Bonaparte ?

 

Optimiste impénitent malgré ses déboires, La Fayette manqua de sens politique et personne sans doute ne fut moins machiavélique que lui. Certes, il eut pendant toute sa vie une tendance persistante à prendre ses désirs pour des réalités, à minimiser la complexité des situations, à se nourrir d’illusions généreuses, à négliger les enseignements de l’expérience. Initié dès sa prime jeunesse à la loge maçonnique parisienne la Candeur, rien n’illustra mieux sa personnalité. C’était un esprit candide, généreux, toujours prêt à prendre la défense de la liberté des individus comme des peuples et à accueillir les persécutés et les proscrits. Toujours fidèle à ses idées, ne fut-il pas cet esprit en avance sur son temps que devina un anonyme bien lucide le jour de la Fête de la Fédération : « Voyez-vous M. de La Fayette qui galope dans les siècles à venir » ?

 

Étienne Taillemite
inspecteur général honoraire des archives de France