L'assassinat du duc d'Orléans

Paris, 23 novembre 1407

L’assassinat de Louis 1er, comte de Valois, duc d’Orléans, par les hommes de Jean sans Peur, enluminure extraite de l’« Abrégé de la chronique d’Enguerrand de Monstrelet »,
ms. fr. XVe s., Paris, Bnf
© Leemage

En 1407, la France était encore peuplée et prospère. Mais le roi Charles VI était fou et inutile. Et son oncle Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, dont la sagesse avait maintenu le royaume en paix, venait de mourir. Restaient face à face Louis, duc d’Orléans, qui, en tant que frère du roi, avait toutes les raisons de gouverner en son nom, et Jean sans Peur, le nouveau duc de Bourgogne, qui entendait bien tenir dans le royaume la place qu’avait tenue son père. Entre les deux jeunes princes, ce fut bientôt la haine.

 

Le 23 novembre 1407, à la nuit tombée, dans la vieille rue du Temple, Louis d’Orléans était assassiné par une dizaine d’hommes embusqués là. Le meurtre avait été soigneusement préparé par Jean sans Peur et ses conseillers. Se débarrasser d’un ennemi détesté en l’assassinant n’avait pas été chose si rare au XIVe siècle. Mais il s’agissait ici du frère du roi. Et, de surcroît, soutenu par ses parents, par ses conseillers unanimes, par ses propres sujets, par la majorité des Parisiens qui détestaient la victime et furent d’autant plus sensibles à l’efficace propagande bourguignonne, le duc meurtrier, loin de quémander un pardon, se glorifia de son acte. Le 8 mars 1408, au cours d’une séance solennelle en l’Hôtel royal, Me Jean Petit, théologien, justifia longuement Jean sans Peur en faisant de la victime un tyran, qui pouvait donc être légitimement abattu.

 

Devant un duc aussi déterminé, les princes qui entouraient le roi, redoutant le pire, optèrent pour l’apaisement. Et Jean sans Peur triompha un moment. Mais le scandale de ce meurtre inouï et, pis encore, de cette justification, révolta bien des consciences, en particulier celle du grand Gerson, et les partisans de la victime, avec à leur tête son fils, Charles d’Orléans, le futur poète, réclamèrent justice. Ne pouvant l’obtenir, ils s’engagèrent dans la voie de fait. La guerre entre les Armagnacs et les Bourguignons était inévitable. Elle entraîna l’invasion du royaume par les Anglais, et leur victoire à Azincourt en 1415. Vengeance tardive des vieux serviteurs du duc d’Orléans, le meurtre de Jean sans Peur sur le pont de Montereau, en 1419, en présence du dauphin Charles (le futur Charles VII) et à son signal, aviva encore des haines qui ne s’apaisèrent qu’après quarante ans de guerres et de ruines accumulées. À la fin du XVe siècle encore, un historien bourguignon, fidèle serviteur de son duc, devait reconnaître que le meurtre du 23 novembre 1407 avait été un « excès » par lequel bien des maux étaient advenus au royaume de France et aux pays bourguignons.

 

Bernard Guenée
de l’Institut,
professeur émérite à la Sorbonne (Paris I)
directeur d’études à l’École pratique des hautes études (IVe section)