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Jacques Cartier

Saint-Malo, 23 décembre 1491 - 1er septembre 1557

La Terra de Hochelaga Nella Nova Francia de Gian Battista Ramusio,
in Navigationi et Viaggi (3 vol., 1550-1559), éd. Venise, 1606.
Le village iroquois de Hochelaga visité en 1535 par Cartier est situé sur l’emplacement de la future ville de Montréal.
1er plan imprimé d’une agglomération d’Amérique du Nord.
Paris, Bnf
© AKG-images

Le 31 août 1557, un riche marchand de Rouen, Pierre Poinriau, enregistre chez le tabellion une procuration, en faveur de son épouse, de son neveu et de « Jacques Cartier sieur de Limoëlou, de Saint-Malo-en-l’île en Bretagne, pour en son nom, vendre, troquer, échanger et aliéner toutes et telles marchandises à quelque personne et pour quelque raison que ce soit ». Le célèbre homme de mer, toujours en activité malgré son grand âge, n’aura guère la possibilité d’honorer cette marque de confiance puisqu’il meurt le lendemain. Il aurait eu 66 ans le 23 décembre.

 

Vingt-cinq ans plus tôt, le 8 mai 1532, François 1er est en pèlerinage au Mont-Saint-Michel, déplacement destiné aussi à préparer le rattachement à la France du duché de Bretagne. Accueilli par l’abbé commendataire Jean Le Veneur de Tellières, le roi manifeste le plus grand intérêt pour l’activité maritime de la baie du Mont-Saint-Michel à la pêche hauturière, considérant la possibilité d’atteindre l’Asie par l’ouest. L’abbé Le Veneur recommande alors le Malouin Jacques Cartier pour « conduire des navires à la découverte de terres nouvelles dans le Nouveau Monde [...] en considération de ses voyages en Brésil et en Terre-Neuve ». L’abbé est même prêt à veiller au financement de l’expédition. Le roi ne pouvait espérer de meilleures circonstances pour entrer dans la course vers l’Amérique, trop heureux de provoquer son puissant beau-frère Charles Quint et, le cas échéant, offrir un royal présent à la Bretagne en honorant l’un de ses meilleurs marins.

 

À 41 ans, Jacques Cartier doit alors relever le défi de « faire le voyage de ce royaume en Terres Neufves pour descouvrir certaines yles et pays où l’on dit qu’il se doit trouver grant quantité d’or et autres riches choses ». La navigation vers Terre-Neuve est devenue familière aux Malouins qui y pratiquent la pêche depuis déjà plusieurs décennies. Avec ses deux navires, il ne faut que vingt jours au navigateur pour parcourir la distance de Saint-Malo au cap de Bonne Viste (Bonavista), sur la côte orientale de Terre-Neuve. Il arrive même trop tôt, le 10 mai 1534, car les glaces obturent encore la baye des Chasteaulx (détroit de Belle-Isle). Cartier met à profit les dix jours d’attente, à la baie Sainte-Catherine, pour monter les grandes chaloupes préfabriquées, sortes de baleinières, qui lui serviront à explorer la côte au plus près.

 

Durant trois mois, Cartier observe et décrit le golfe du Saint-Laurent et son littoral, sans s’engager au-delà de l’extrémité ouest de l’île de l’Assomption (île d’Anticosti). Il visite plusieurs baies, espérant vainement y trouver un passage vers l’Asie, et amorce son retour par le détroit de Belle-Isle. Durant son parcours, selon la pratique initiée par les pêcheurs, il fait la traite des fourrures avec les Micmacs. Il côtoie aussi les Iroquois présents à Gaspé où ses bateaux sont à l’ancre pendant une dizaine de jours. Il arrive même à persuader le chef Donnacona de lui confier ses deux fils afin qu’ils apprennent le français pour agir ensuite comme interprètes.

 

Effectivement, les informations obtenues auprès des deux Iroquois, au cours du voyage, révèlent l’existence d’une grande voie d’eau prenant sa source loin à l’intérieur du continent. Jacques Cartier obtient alors une nouvelle commission du roi « pour conduire, mener et emploier troys navires équippés et advitaillés chascune pour quinze moys au parachevement de la navigation des terres commancées à descouvrir oultre les Terres Neufves ». Le deuxième voyage, en 1535-1536, l’entraîne jusqu’à Hochelaga (Montréal) où les Iroquois l’accueillent en thaumaturge, lui procurent des indices sur la configuration du territoire avoisinant, sur les voies navigables et surtout sur l’existence de minerais d’or, d’argent et de cuivre dans les environs de Saguenay. À Stadaconé (Québec), les marins découvrent l’hiver laurentien, particulièrement rigoureux cette année-là. Vingt-cinq d’entre eux meurent du scorbut, maladie dont les marins souffriront encore pendant deux siècles avant de savoir la prévenir et la guérir. Peu après la fonte des glaces sur le fleuve Saint-Laurent, Cartier quitte son campement de la rivière Sainte-Croix (Saint-Charles), le 6 mai 1536, avec deux vaisseaux contenant des ballots de fourrures et des minerais qu’il croit être de l’or. Une dizaine d’Iroquois, dont le chef Donnacona et ses deux fils, sont aussi embarqués contre la promesse du retour l’année suivante. Neuf d’entre eux meurent en France au cours des cinq années suivantes.

 

Ce n’est qu’en 1541 qu’une troisième expédition française retourne au Canada. François 1er, séduit par les récits fantaisistes de Donnacona et confiant en l’existence de richesses minières, a toutefois choisi d’accorder la priorité au conflit avec Charles Quint. C’est alors un gentilhomme, Jean-François de La Roque de Roberval qui, cette fois, commande l’expédition dont l’objectif est la fondation d’une colonie. Vexé, le capitaine malouin précipite l’avitaillement de façon à larguer les voiles de ses cinq navires en mai 1541, emportant immigrants, marins, soldats, provisions et bétail. Roberval, avec ses trois navires, ne sera prêt à quitter La Rochelle que le 16 avril 1542.

 

Pour fixer les colons, Cartier choisit la rivière de Cap-Rouge, à quelques encablures de Stadaconé. Malgré ces précautions, les relations deviennent de plus en plus tendues avec les Iroquois qui refusent aussi bien de l’accompagner vers de nouvelles explorations que de faciliter l’établissement des colons. Croyant avoir trouvé des diamants dans la falaise surplombant le Saint-Laurent, Cartier se hâte de rentrer en France avec tout son monde, dès juin 1542. À la demande de Roberval, rencontré à Saint-Jean (Terre-Neuve), Cartier refuse même de rebrousser chemin, privant ainsi son chef d’une précieuse connaissance du territoire et des habitants et contribuant ainsi fatalement à l’échec de l’entreprise.

 

Échec pour le roi, les expéditions de Cartier constituent cependant une importante réussite pour les savants de l’époque. Nombreuses sont les cartes qui reconstituent les côtes du fleuve et du golfe du Saint-Laurent avec leur nouvelle toponymie. On sait dorénavant que ce grand fleuve prend sa source dans les profondeurs d’un continent dont on est encore loin d’apprécier les dimensions mais qui se révèle infiniment plus vaste qu’on ne l’imaginait.

 

Jusqu’à sa mort, Jacques Cartier partage son temps entre sa résidence de Saint-Malo et celle de Limoëlou (Rothéneuf), confortable malouinière avec vue sur mer. Il est un notable respecté, toujours actif dans les activités liées au négoce. Même s’il ne semble pas bénéficier d’une reconnaissance proportionnée à ses découvertes, son action ne tombe pas dans l’oubli. La relation du deuxième voyage est publiée en 1545 et donne lieu à de nombreux autres ouvrages d’histoire, de géographie ou de fiction. Explorateur du golfe et du fleuve Saint-Laurent, il a révélé le Canada aux Européens en le faisant apparaître sur la carte du monde et insufflé à ses contemporains un élan de curiosité envers l’Amérique du Nord.

 

Raymonde Litalien
conservateur honoraire des archives du Canada