Édouard Herriot

Troyes, 5 juillet 1872 - Lyon, 26 mars 1957

Édouard Herriot
© Rue des Archives/RDA

Dans l’histoire de la République parlementaire, Herriot occupe une place de premier plan. Pratiquement né avec la IIIe République, il en constitue une des illustrations et il disparaît peu avant que la IVe République moribonde laisse la place à la République présidentielle, cinquième du nom.

 

Édouard Herriot symbolise en cette fin du XIXe siècle qui est celle des premières années de sa vie la montée des classes moyennes au sein de la méritocratie républicaine. Fils d’un officier sorti du rang dont le décès prématuré laisse sa famille dans la gêne, boursier, normalien, il devient professeur à Nantes, puis à Lyon où il est chargé d’une classe de rhétorique supérieure. C’est l’affaire Dreyfus qui le fait entrer en politique. Membre du parti radical, fondateur de la section lyonnaise de la Ligue des droits de l’homme, animateur d’une université populaire, il est remarqué par le maire de Lyon, Augagneur, qui le prend en 1904 sur la liste qu’il conduit aux élections municipales. Devenu adjoint au maire, chargé des questions d’enseignement, il succède à Augagneur, nommé gouverneur de Madagascar, un an plus tard. Il restera maire de Lyon jusqu’à sa mort, avec la seule interruption des années d’Occupation durant lesquelles il sera révoqué par Vichy.

 

Devenu à 33 ans un notable local, il connaît une ascension au sein du parti radical dont il rapporte à Nancy en 1907 le programme politique. En 1912, à l’âge limite de 40 ans, il est élu sénateur du Rhône. Durant la Première Guerre mondiale, il gère Lyon avec compétence, ce qui lui vaut d’être nommé en 1916 ministre des Travaux publics, des transports et du ravitaillement du cinquième cabinet Briand. Cette tâche ardue, dans un contexte difficile, lui permet de faire l’expérience de l’impopularité et des déceptions de la vie publique, et il y renoncera sans regret en mars 1917. C’est la malveillance de Clemenceau envers les radicaux qui va lui valoir d’acquérir véritablement une dimension politique nationale. Le président du Conseil ayant demandé une enquête de la Cour des comptes sur la gestion de Lyon (qui ne révélera d’ailleurs aucune irrégularité), le congrès radical de 1919 marque son hostilité à cette démarche en portant le maire de Lyon à sa présidence, en l’absence de ce dernier.

 

La grande carrière politique d’Herriot commence alors. Il va s’appliquer à ranimer et réorganiser un parti mal en point, menacé d’absorption par son rival du centre-droit, l’Alliance républicaine démocratique, réussissant à lui conserver son indépendance, à reconstituer ses fédérations et ses comités, à faire revenir les adhérents. En même temps, il oriente clairement ce parti à gauche, rompant les liens tissés avec la majorité du Bloc national, et concluant pour les élections de 1924 une alliance électorale avec les socialistes SFIO et les républicains socialistes, le Cartel des gauches.

 

À deux reprises, cette union des gauches va remporter la majorité, lors des élections de 1924 et de 1932, et conduire Herriot à la présidence du Conseil. Mais, dans les deux cas, l’expérience gouvernementale échouera sur l’incompatibilité des vues en matière économique et sociale entre radicaux et socialistes. Les premiers, partisans de la propriété privée, de l’initiative individuelle, de l’économie libérale corrigée par une intervention de l’État à la marge et faisant fond sur la confiance des porteurs de capitaux, ne peuvent accepter de prendre des mesures qui satisferaient leurs partenaires socialistes qui entendent instituer un régime de propriété collective sous le contrôle de l’État, exproprier les capitalistes et, dans un premier temps, taxer le capital. Jamais Herriot (ni ses successeurs) n’auront donc la majorité de leur politique. La conséquence sera, en 1926 comme en 1934, l’échec des expériences de pouvoir appuyées sur la gauche et la nécessité pour les radicaux d’entrer dans des ministères d’union nationale pour éviter la crise de régime. Herriot, président d’un parti qui se veut de gauche, devient dans les deux cas ministre d’État de gouvernements dont le centre de gravité se situe à droite. Il doit subir de vives attaques de militants et de cadres exaspérés par ce qu’ils considèrent comme un reniement de leur chef de file. Déçu de son échec, amer que le sacrifice qu’il estime consentir au salut de la République ne soit pas reconnu par son parti, Herriot en abandonne la présidence en 1926, puis en 1935, à son ancien disciple devenu son rival, Édouard Daladier.

 

À partir de 1935, Édouard Herriot se met en marge de la vie politique active, refusant d’exercer des fonctions ministérielles. Il joue désormais le rôle d’un symbole respecté de la République parlementaire. Il laisse son parti s’engager dans le Front populaire envers lequel il manifeste des réserves plutôt que de l’hostilité, l’alliance socialiste lui ayant laissé un souvenir amer. Élu président de la Chambre des députés, il s’efforcera cependant d’appuyer l’action du gouvernement Blum et tentera vainement de s’opposer en 1938 à la rupture par les radicaux du Front populaire, redoutant que son parti se coupe du monde ouvrier. Partisan de la fermeté face à Hitler, il s’efforce, en collaboration avec Jules Jeanneney, président du Sénat, de soutenir Paul Reynaud afin d’éviter l’armistice, puis plaide pour le passage des pouvoirs publics en Afrique du Nord. Jusqu’en 1942, il s’efforce d’animer une résistance légale, faite de protestations contre les violations par Vichy des principes républicains. Mis en résidence surveillée, il ne se rallie pas pour autant à de Gaulle auquel il reproche sa condamnation de la IIIe République. Il acceptera même de se prêter en août 1944 à une tentative de Laval de réunir l’Assemblée nationale de 1940 pour couper l’herbe sous le pied du général de Gaulle.

 

Déporté en Allemagne, libéré par les Russes en 1945, il retrouve son statut de sage de la République. Réélu maire de Lyon, redevenu député, il retrouve la présidence du parti radical et en sera même nommé président à vie en 1951. En 1947, il redevient président de l’Assemblée nationale et conserve cette fonction jusqu’en 1954, date à laquelle il en est élu président d’honneur. Membre de l’Académie française, unanimement respecté, couvert d’honneurs, c’est le symbole même de la République parlementaire avec ses grandeurs et ses faiblesses qui disparaît en mars 1957.

 

Serge Berstein
professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris