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Lettre d'information
Célébrations Nationales 2007
Préface

 

Chaque année, le Haut comité des célébrations nationales publie la brochure des anniversaires de l’année à venir, et la tradition maintenant bien établie est que l’un des membres du Haut comité y signe la préface. C’est
l’occasion, chaque fois, d’une réflexion sur la mission du Haut comité, sur le rôle et la place des célébrations dans notre mémoire collective, sur la définition même des célébrations (doivent-elles suppléer aux défaillances mémorielles ? doivent-elles se contenter d’informer sur les anniversaires que les modes ont tendance à privilégier ? doivent-elles trier les événements qu’il est opportun, ou inopportun, de célébrer ?) ; réflexion d’autant plus fructueuse qu’elle s’enrichit, d’année en année, des approches et des expériences diverses que nous avons, les uns et les autres, de la façon dont s’élabore l’histoire.

 

Mon tour étant venu de préfacer la brochure annuelle, j’ai souhaité m’interroger sur la part qui est faite aux sciences et aux techniques dans la pratique des célébrations. Cette part lui est si volontiers reconnue que, dans notre brochure, à côté de la vie politique, de la littérature et des arts, il leur est chaque année affecté une des quatre parties autour desquelles est organisée la présentation des anniversaires qui sont sélectionnés. Pourtant, si on en juge selon une hiérarchie arithmétique qui reste pratiquement constante, cette partie est régulièrement moins fournie que celles de ses partenaires. Il me semble qu’il faut imputer cette faiblesse de la représentation des sciences et des techniques à la nature même de l’histoire de ces disciplines.

 

Sciences et techniques, surtout celles-ci d’ailleurs, progressent en effet de façon diffuse, de sorte qu’il est difficile d’accorder une date à des innovations ou à des découvertes dont l’importance s’est avérée en définitive dépendante d’autres innovations ou d’autres découvertes venues conforter ou rendre simplement réalisables les premières : le chemin de fer, par exemple, résulte de la conjonction d’une multiplicité de mises au point techniques qui vont du rail en bois à sa réalisation en métal, ou de la combinaison du piston et du système bielle-manivelle à la possibilité d’avoir des machines à vapeur mobiles (1.) Entre les premières puces électroniques et les processeurs performants qui font qu’aujourd’hui l’ordinateur est partout présent dans notre vie quotidienne, quand faut-il situer la naissance de l’informatique ? Encore s’agit-il là d’une technologie récente, sur laquelle la documentation abonde : à défaut de s’entendre sur celle des découvertes qui puisse être considérée comme l’acte de naissance de l’informatique, les historiens de celle-ci ont du moins les moyens d’en proposer une chronologie. Mais, si on remonte dans le temps, on ne dispose plus que d’une chronologie approximative de la technologie en question, et elle est installée dans l’anonymat : on peut dater l’horlogerie mécanique d’environ la fin du XIIIe siècle, mais il n’est pas question de préciser où, par qui, comment est apparue cette innovation pourtant fondamentale de notre civilisation. Pour dater l’introduction de l’étrier, c’est encore pire : cette invention, qui a révolutionné l’économie comme l’art de la guerre, apparaît à une date indéterminée, qu’on s’accorde seulement à situer vers le XIIe siècle. Comment insérer ces découvertes dans une liste annuelle des célébrations ?

 

Pourrait-on les attribuer à une personnalité hors du commun que la situation n’en serait guère améliorée. Nous fêtons les personnalités par les dates limites de leur biographie (naissance et mort), ou par les anniversaires de leurs oeuvres ; mais nous sommes totalement démunis pour des pans chronologiques entiers de l’espace historique. Faut-il rappeler que nos ancêtres ne se sont intéressés aux dates de naissance, et de façon très marginale, qu’à compter du XIIIe siècle, et que, pour la plupart des gens, même célèbres, qui sont nés avant le XVIe siècle, leur date de naissance reste inconnue, la célébrité future ne faisant
pas partie des dons dispensés par les fées sur les berceaux ? Pour les siècles qui précèdent l’époque moderne, la connaissance des dates de naissance restant donc aléatoire, on doit se contenter des dates de mort, et elles ne sont pas forcément connues ; sciences, littérature et arts sont alors logés à la même enseigne : à défaut des dates biographiques, on doit se rabattre sur les dates des oeuvres, encore faut-il les connaître.

 

Cette situation accentue, dans des listes dressées selon les dates, le déséquilibre entre les notoriétés du XIXe ou du XXe siècle, plus riches d’anniversaires, et celles qui les ont précédées, dont la chronologie est plus clairsemée. Le risque est donc grand que nos célébrations nationales paraissent privilégier l’époque contemporaine, et laisser de ce fait accroire qu’on n’a pas inventé grand-chose avant notre temps ou celui, si proche, de nos pères.

 

Comme pour illustrer ces propos quelque peu désabusés, cette année 2007 est, de fait, particulièrement pauvre en anniversaires scientifiques : les dates « biographiques » sont peu nombreuses, et il n’y en a aucune avant le XVIIIe siècle ; au total, il revient seulement à une douzaine de savants, relevés pour leur naissance (Buffon, Paul-Émile Victor) ou pour leur mort (Vauban, Cauchy), et à quelques dates repères (le premier bateau à aubes, le premier satellite artificiel) d’assurer la présence des sciences et des techniques parmi les célébrations nationales. Mais la fondation du collège de Sorbonne, figure emblématique de la vie universitaire et intellectuelle, la mort de Mabillon, en qui tout historien reconnaît son maître, ou la restauration du château de Pierrefonds, banc d’essai des interventions lourdes à venir sur les monuments historiques, que l’on trouvera cette année sous les autres rubriques, montrent que les historiens des sciences peuvent aussi revendiquer quelques dates qui ne relèvent pas, de prime abord, de leur spécialité.

 

Emmanuel Poulle
membre de l’Institut
membre du Haut comité des célébrations nationales

 

1— Ce rôle de la multiplicité des mises au point techniques dans la réalisation d’un progrès a été bien
mis en lumière dans la notice sur l’anniversaire du record de vitesse sur voie ferrée, dans la brochure des
Célébrations nationales de 2005.