Inauguration du "Nouveau Louvre"

14 août 1857

Le Louvre de Napoléon III
par Victor-Joseph Chavet
huile sur toile, 1857
Paris, musée du Louvre
© RMN/Jacques L’Hoir/Jean Popovitch

Le 14 août 1857, Napoléon III inaugurait avec faste les bâtiments du « Nouveau Louvre ». Il soulignait à cette occasion que l’événement concluait un long processus de trois siècles, la réunion du Louvre et des Tuileries. Le soir, le ministre d’État, Achille Fould qui avait dirigé l’entreprise, réunissait les représentants des principales entreprises de la construction en un banquet fastueux. Le lendemain, 15 août, fête de l’Empire (et de la Saint- Napoléon), les bâtiments furent ouverts au public.

 

Si seul le gros oeuvre était alors achevé - les aménagements intérieurs furent portés à terme lentement de 1857 à 1868 -, le « Nouveau Louvre » était la conclusion de ce que les souverains, depuis Henri IV, dénommaient le « Grand Dessein » : la création d’une ville d’État au centre de Paris, qui en bouleversait l’urbanisme et inscrivait le pouvoir au coeur de la ville. Henri IV, conquérant Paris après les guerres civiles et religieuses, avait en effet non seulement voulu unir l’ancien château du Louvre à celui des Tuileries que sa belle-mère, Catherine deMédicis, avait édifié plus à l’ouest, mais aussi édifier un immense palais royal dans sa capitale. Le lieu était commode : en bordure de la nouvelle enceinte, il pouvait être protégé, mais aussi permettait de sortir rapidement en cas d’émeute. Il était surtout agréable. Le roi aimait la vue sur la Seine, et les Tuileries offraient un superbe jardin où ses jardiniers pouvaient imaginer de beaux parterres et expérimenter de nouvelles espèces - par exemple les mûriers si utiles à l’industrie de la soie que le roi souhaitait développer. À partir de 1595, le programme royal était non seulement d’unir les palais par deux ailes latérales, mais aussi de vider le centre de l’espace ainsi déterminé afin d’y loger des offices. La construction de la « Grande Galerie » le long de la Seine concrétisa le début du projet. Elle permettait d’allier le faste dans la longue galerie à l’étage destinée aux cérémonies, à l’utile, telles les écuries. Le roi donnait ainsi un nouveau rôle au palais royal : maître des arts, il y disposait ses collections, dans la salle des antiques, et y logeait ses artistes, architectes, peintres, sculpteurs, armuriers, parfumeurs, lissiers dans des ateliers situés au rez-de-chaussée.

Tous les Bourbons avaient continué le « Grand Dessein » du fondateur de la dynastie, avec des fortunes diverses. Les projets architecturaux s’étaient multipliés et les grands architectes avaient rivalisé pour donner des plans. Parmi eux, Louis Le Vau, le Bernin, et tant d’architectes de l’époque des Lumières, avant que Napoléon Ier ne lançât un concours et mît à l’ouvrage Percier et Fontaine. Sous la Restauration, petit à petit, la réunion avait gagné du terrain au nord, le long de la toute nouvelle rue de Rivoli, mais il restait encore à compléter le quadrilatère et, surtout, à vider le centre d’un quartier qui existait depuis le Moyen Âge. Louis XIV en avait déjà acquis une partie. Au XVIIIe siècle, le souci d’urbanisme avait permis l’évacuation de l’hospice des aveugles, les Quinze-Vingts, pourtant fondé par saint Louis. Et Napoléon avait fait percer une rue d’axe et démolir les maisons de la rue Saint-Nicaise, où il avait été victime d’un attentat. Il restait pourtant des îlots de maisons mal famées, que Balzac décrit dans La Cousine Bette.

 

La révolution de février 1848, pour donner du travail et organiser des ateliers nationaux, décréta le 24 mars l’achèvement du Louvre, promu centre du savoir, « Mecque de l’intelligence » selon la formule de Victor Hugo, destiné à abriter non seulement le musée du Louvre (ouvert le 10 août 1793), mais aussi la Bibliothèque nationale. L’architecte Louis Visconti, assisté de Trélat, fut chargé du projet : il imagina de masquer la discordance de parallélisme entre les ailes par la construction de nouveaux bâtiments encadrant des cours intérieures. Mais seule la destruction du quartier intérieur, où le baron Haussmann rôda ses méthodes, reçut un début de concrétisation.

 

Le coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte fut pour le Louvre un événement décisif. Affirmant son pouvoir personnel, le prince-président, bientôt empereur, ordonna à Visconti de reprendre son projet, mais à la place de la bibliothèque, il préféra l’aménagement d’une « cité impériale », avec ministères, administrations et casernes. Installé au château des Tuileries, s’impliquant personnellement dans l’entreprise, Napoléon III donna d’immenses moyens à un projet qui lui tenait à coeur. Le 29 février 1852, Visconti présentait son projet et un devis de plus de 25 millions de francs, qui furent acceptés par décret le 12 mars. Pendant cinq ans, un chantier gigantesque fonctionna jour et nuit avec jusqu’à trois mille ouvriers. La direction appartenait à l’agence d’architecture dirigée par Visconti jusqu’à sa mort brutale le 29 décembre 1853, puis par Hector-Martin Lefuel ; ce dernier remania les projets de son prédécesseur. Il décida de surélever les bâtiments et de donner plus d’exubérance à la décoration sculptée des façades.

 

Les étapes furent rapides : en 1854, l’aile nord sur le Carrousel et le pavillon de Rohan, au nord, formaient la jonction entre l’aile réalisée sous Napoléon et la Restauration pendant que s’élevaient les nouveaux bâtiments
autour de l’immense place nouvel le, dénommée « Louis-Napoléon », puis « cour Napoléon ». Sur la rue de Rivoli prolongée, l’aile nord allait rejoindre les épaves d’une construction entreprise sous l’Empire, la chapelle Saint-Napoléon, par de longues ailes plus simples, scandées au centre par le fort pavillon de la Bibliothèque, dressé face au Palais Royal. À l’intérieur des nouveaux bâtiments, des cours intérieures offraient lumière et espace. Au sud, un grand manège, le service des écuries de trot et d’attelage, une vaste salle dévolue à la réunion des corps constitués, la salle des États, appartenaient à la liturgie impériale alors que le musée gagnait de nouvelles galeries,. Au nord, l’usage était plus utilitaire : caserne, ministère d’État (qui supervisait les travaux), secrétariat d’État aux Beaux-Arts et Bibliothèque impériale. Partout d’immenses escaliers étaient destinés à desservir les étages. Lefuel y démontra ses qualités de mise en scène.

 

L’élévation de ce palais du pouvoir présentait une succession d’ailes et de pavillons, qui furent dénommés au nord du nom de grands ministres de l’Ancien Régime : Richelieu, Colbert et Turgot, et, au sud, de grands serviteurs du Premier Empire : Daru, Mollien et Denon. En 1856, on décida d’harmoniser l’ancienne façade orientale avec les nouvelles constructions, masquant l’austère bâtiment des XVIe et XVIIe siècles par un placage très orné. Le pavillon central, ancien pavillon de l’horloge, fut dénommé Sully, mettant à l’honneur encore un ministre des Bourbons, alors que son fronton présentait le buste de Napoléon Ier.

 

La sculpture, voulue par Lefuel, était en effet très démonstrative, bien que largement inspirée - comme l’élévation d’ailleurs - de celle du palais aux XVIe et XVIIe siècles. Elle fut exécutée en un temps record, quatre ans, par les principaux sculpteurs du temps : Barye, Carpeaux, Duret, Guillaume, Préault, Rude, Simart. Une galerie courait au rez-de-chaussée, surmontée d’une terrasse où se dressaient les gigantesques statues (plus de 3m) de grands hommes de la politique, des arts et de la littérature. À l’attique, régnaient des groupes allégoriques de génies. Les grands pavillons du centre, Richelieu et Denon, offraient aux frontons une exaltation de l’Empereur apportant la paix et la prospérité. Sur les côtés des oculi et au couronnement des pavillons d’angle, Turgot et Mollien, et des pavillons intermédiaires, d’autres allégories glorifiaient les vertus du
gouvernement impérial.

 

Mais lors de l’inauguration, le décor intérieur n’était pas accompli. Il se poursuivit durant tout l’Empire, cependant que Lefuel réalisait une nouvelle campagne de destruction et de reconstruction au sud, principalement aux Tuileries et sur la « Grande Galerie ». La chute de l’Empire, en 1871, puis, la même année, l’incendie des Tuileries mirent fin à son rêve d’immense cité du pouvoir. La réunion des deux châteaux ne vécut que durant l’espace de quatorze ans et le pouvoir politique quitta un lieu que le musée conquit finalement en 1993.

 

Geneviève Bresc-Bautier
conservateur général au Musée du Louvre
responsable du département des sculptures