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Claudio Monteverdi, L'Orfeo

24 février 1607

La Favola d’Orfeo (A. Striggio, C. Monteverdi)
partition imprimée en 1609 à Venise avec une dédicace à François de Gonzague
© AKG-images

Le soir du 24 février 1607, à l’occasion des fêtes du carnaval, un spectacle jugé « fort inhabituel » fut représenté au palais ducal de Mantoue, dans les appartements privés de la soeur du duc Vincenzo Gonzaga. Ce divertissement de cour, minutieusement préparé par les meilleurs artistes italiens du moment, devait marquer de son empreinte indélébile l’histoire des arts en Europe.

 

Cet Orfeo, dénommé Favola in Musica (Fable en musique), relevait d’unnouveau genre poético-musical, expérimenté quelques années plus tôt à Florence, et porté ici à un véritable point de perfection par ses auteurs : le poète Alessandro Striggio jr (1573-1630) et le plus fameux compositeur de son temps, Claudio Monteverdi (1567-1643).

 

Cette oeuvre avait été originellement commandée par le prince héritier du trône de Mantoue, Francesco Gonzaga, pour l’ornement de ses noces avec Marguerite de Savoie. Celles-ci ayant été repoussées pour des raisons diplomatiques, la représentation fut néanmoins maintenue, sans doute avec une arrièrepensée politique : frapper les esprits européens par un spectacle inédit qui célèbrerait la magnificence de l’antique maison des Gonzague de Mantoue. Ses premiers spectateurs, les érudits de l’Accademia degli Invaghiti et les invités de la famille ducale, furent saisis par la nouveauté de cet Orfeo où, comme le remarquait l’officier de cour Carlo Magno la veille de sa création, « tous les acteurs récitent leur partie en musique ».Quatre cents ans après cet événement, on ne peut qu’être encore admiratif devant la modernité et l’actualité de ce chef-d’oeuvre.

 

L’Orfeo doit être considéré comme le monument fondateur du répertoire théâtral lyrique occidental. Il n’est pas à proprement parler le premier opéra de l’histoire : il faut réserver cet honneur à la Dafné de Peri (1596, aujourd’hui perdue) et aux deux Euridice de Peri et Caccini (1600). Mais L’Orfeo se distingue de ces expérimentations florentines à plus d’un titre. Il illustre pour la première fois la possibilité d’une fusion harmonieuse de la poésie, de la musique et du théâtre. Il est aussi un héritier des travaux des humanistes de la Renaissance, une véritable tragédie inspirée de l’Antique, rigoureusement construite d’après les préceptes de la Poétique d’Aristote.

 

Le poème dramatique de Striggio, d’une éminente qualité littéraire, est nourri de références à la culture ancienne et moderne : outre Aristote et Platon, il évoque les Pères de l’Église, Dante et Pétrarque, Marsile Ficin (le fondateur de l’Académie néo-platonicienne florentine) et ses disciples, Angelo Poliziano et Pic de la Mirandole. Quant à la musique de Monteverdi, elle adopte un langage d’une richesse inouïe dont la modernité naît de l’alliance de toutes les innovations et traditions de son époque. Dans cet Orfeo se mêlent, en un ordre supérieurement harmonieux, la polyphonie renaissante et la monodie accompagnée de l’avant-garde florentine, les plus divers modes de chants, du plus simple au plus virtuose, et les nouvelles formes instrumentales. Une nouvelle conception de l’écriture orchestrale et vocale voit ainsi le jour : le style représentatif, dont l’invention sans cesse renouvelée est désormais dictée par les exigences de l’expression poétique et de la situation dramatique. Ainsi, on peut considérer que cet Orfeo de 1607 illustre pleinement le concept fameux que Richard Wagner forgera deux cent cinquante ans plus tard : l’oeuvre d’art totale !

 

La partition de L’Orfeo fut imprimée à deux reprises, en 1609 et en 1615, ce qui constitue un fait unique dans toute l’histoire de l’opéra italien du XVIIe siècle. La famille de Gonzague tenait, sans doute pour des raisons diplomatiques, à ce que les fastes mantouans fussent connus de toutes les cours européennes. Cette publication extraordinairement détaillée, mémorial des représentations de 1607, permit la diffusion internationale de ce nouvel idéal esthétique et de cette nouvelle forme de spectacle. Ainsi, c’est toute l’histoire de l’opéra européen qui trouve sa source dans L’Orfeo.

 

Monteverdi créera encore une dizaine d’ouvrages dramatiques, évoluant, réinventant et redéfinissant sans cesse les termes fondamentaux du théâtre en musique, jusqu’à son dernier chef-d’oeuvre, l’Incoronazione di Poppea (1642). Surnommé « l’Oracle de la Musique » par ses contemporains, le père de l’opéra moderne influença jusqu’à sa mort, en 1643, la plupart des musiciens européens du XVIIe siècle. Parmi ceux-ci, son disciple Pier Francesco Cavalli (1602-1676) fut de ceux qui révélèrent dès 1646 l’opéra italien aux Français. Ce
fut également à Paris, le 25 février 1904, que L’Orfeo fut ressuscité à la scène, grâce au compositeur Vincent d’Indy.

 

Ainsi, de 1607 à 2007, de Mantoue à Paris, dans l’Europe ancienne et moderne, comme dans le monde entier, le vent de la modernité visionnaire de L’Orfeo ne cessa de souffler au travers des siècles.

 

Denis Morrier
musicologue