Wolfgang Amadeus Mozart

Salzbourg, 27 janvier 1756 – Vienne, 5 décembre 1791

Mozart au piano lors de la réception du prince de Conti
dans le salon des quatre glaces au palais du Temple à Paris
Tableau dit "le thé à l'anglaise", détail
huile sur toile de Michel-Barthélémy et de Trianon
Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon
© RMN / Gérard Blot

Pour qui s’intéresse de près ou de loin à la musique – celle que le XXe siècle aura baptisé « grande musique » au moment même où il commençait à restreindre sa place – Mozart représente une image idéale de classicisme. Tout comme Raphaël dans l’Italie du XVIe siècle ou Molière dans la France du XVIIe siècle. Si cette commode et trompeuse étiquette de classique peut ainsi se concentrer en grandes figures de l’art, à des périodes chronologiques aussi -différentes et sur deux siècles entiers, cela prouve, à tout le moins, qu’elle désigne un homme de génie, capable de synthétiser à la fois l’esprit de sa nation d’origine et son rayonnement, à plus ou moins brève échéance, bien au-delà des frontières. C’est donc qu’il a existé, pendant ces deux siècles, une Europe unifiée par l’art et la pensée, ce qui n’est peut-être plus aussi évident au XXIe siècle, où l’un et l’autre trouvent plus difficilement leur place de facteurs organiques d’une civilisation nécessairement planétaire.

 

Mozart a édifié par son œuvre un monument qui passe encore aujourd’hui pour une « valeur classique » de la culture occidentale. Mais on aurait tort d’oublier que cela est dû d’abord au rapport d’un artiste hors du commun avec la société de son temps. Donc à l’histoire personnelle de l’enfant prodige qu’a été Mozart, que son père a fait voyager dans les pays germaniques, en France, aux Pays-Bas, en Angleterre et en Italie. Partout il a ainsi dépassé la condition domestique qui était alors celle d’un musicien, en attirant sur lui l’admiration des esprits les plus éclairés.

 

L’enfant, puis l’adolescent Mozart, a connu ainsi tous les styles de musique qui se pratiquaient alors dans l’Europe musicale. Son oreille d’une acuité exceptionnelle (comme chez tout enfant prodige musicien) a tout capté de ces expériences, pour donner naissance à un fleuve dont les affluents sont les courants stylistiques majeurs – italiens, français et germaniques – de son temps. Mais c’est aussi le résultat d’une absolue originalité de pensée, singularité qui marque d’un sceau personnel tous ces apports extérieurs, et maintenue pendant toute une vie, même relativement brève, même faite autant de déboires que de succès.

 

Et cette exceptionnelle ouverture s’étendra encore, dans sa maturité, de la géographie à l’histoire. Passé, par sa redécouverte parfaitement insolite à l’époque, de la musique quasi oubliée d’un de ses plus grands prédécesseurs : Jean-Sébastien Bach. Présent, parce que sa seule admiration non restrictive pour un de ses contemporains ira à Josef Haydn, que nous reconnaissons aujourd’hui encore comme le seul capable de s’égaler à lui. Futur, enfin, puisque bien des aspects de sa musique laissent présager ce que deviendra le romantisme -naissant. Universalité qui embrassera aussi tous les genres musicaux, car il a abondamment servi, sans exception, chacun d’eux : de l’opéra au concerto, de la musique de chambre au lied, de la fugue à l’improvisation.

 

Mais dans l’admirable égalité de cet œuvre, deux genres le mettent absolument hors de pair : l’opéra et le concerto, les deux seuls d’ailleurs où Haydn, comme il l’a reconnu lui-même, se place en retrait. Cette excellence -souligne aussi un autre trait majeur : que le génie mozartien est essentiellement d’essence dramatique. Et quel que soit l’art que l’on considère, quelles que soient ses idiosyncrasies, souvent peu transposables dans un art voisin, force est de constater que le nerf du dramaturge y traduit toujours une énergie essentielle. Aussi bien chez Shakespeare que chez Balzac, Michel-Ange que Picasso, Bach que Pasolini. Mozart a écrit lui-même, à plusieurs reprises, qu’il ne perdait jamais de vue le sens de « l’effet » que devait produire sa musique sur ses auditeurs, et il va de soi qu’il n’entendait pas par ce terme une simple opération publicitaire. C’est bien pourquoi nous assistons aujourd’hui à l’un de ses opéras avec une curiosité aussi neuve et soutenue qu’au concert d’un de ses quintettes à cordes.

 

À peine dix ans après sa mort, il a pris aussitôt une place privilégiée dans le Panthéon imaginaire de l’art occidental. Nous avons aujourd’hui assez de recul pour mesurer qu’elle doit beaucoup à deux vertus essentielles de son génie créateur : le sens de l’harmonie civilisatrice et le souci constant de l’intérêt dramatique.

 

Rémy Stricker
musicologue
professeur honoraire
au Conservatoire national supérieur de musique