Paul Marmottan

Paris, 27 août 1856 – 15 mars 1932

Paul Marmottanà son bureau
Boulogne, bibliothèque Marmottan
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Paul Marmottan, par ses écrits, ses collections, ses donations, s’est imposé comme l’un des acteurs principaux, dans la mouvance d’un Frédéric Masson ou d’un Edmond Rostand, du retour au premier Empire et au goût néoclassique sous la IIIe République.

 

Le fils de Jules Marmottan (1829-1883), qui fut le directeur de la Société houillère de Bruay (Pas-de-Calais) et l’une des figures du monde industriel de l’époque, aurait pu, aurait dû devenir un entrepreneur, un gestionnaire. Il n’en fut rien. Après de classiques études juridiques, Paul Marmottan tente un moment une carrière administrative, étant nommé en 1881 et par protection conseiller de préfecture à Évreux. Il démissionne en moins d’un an et se construit une vie qui ne sera pas celle d’un rentier sybarite, mais celle d’un amateur devenu professionnel, d’un chercheur-écrivain aux centaines de publications, d’un collectionneur passionné. L’essentiel est qu’il sut, très tôt, donner un sens, une unité à ses passions : il sera le redécouvreur de cette Europe napoléonienne qui apprenait à vivre avec le Code civil et dont les cours, anciennes et nouvelles, vivaient à l’heure de ce Paris où Percier et Fontaine inventaient et imposaient avec et pour Napoléon le dernier des avatars d’un néoclassicisme qui allait mériter l’appellation de style Empire.

 

Paul Marmottan débute dans les lettres à 21 ans avec un recueil de poèmes à compte d’auteur, Les Primevères, où il exprime la banale mélancolie d’un jeune homme à la croisée des chemins. En fait, l’élève du sévère collège de Juilly, l’adolescent qui assiste désespéré à la défaite de 1870, le touriste précoce et fortuné qui, à 18 ans, avait déjà parcouru l’Italie, l’Allemagne et même l’Égypte débutait ainsi une véritable carrière de voyageur européen. Paul Marmottan eut très tôt l’intuition de sa vocation. Il sera, au plus exigeant sens des termes, un amateur-connaisseur. Amateur, car il ne sera jamais ni chartiste, ni universitaire, ni conservateur de musée. Ses incessantes et compulsives publications, qu’elles concernent Paris, les arts ou le premier Empire seront chaque fois des rencontres avec un document, un objet, une information dont l’historien fait une communication, un addendum à une synthèse toujours repoussée.

 

Qu’importe, puisque cet amateur est aussi un « connaisseur ». Par le contact direct avec une pièce d’archives ou un dessin signé, avec une estampe, il peut donner vie et réalité à un épisode de l’histoire, à un nom d’artiste, à la figure d’un événement. À force de repérer des tableaux au hasard des ventes, des chines, le « connaisseur » sait reconnaître les signatures, distinguer les manières, reconstituer un œuvre peint. À force de visiter les fonds d’archives, d’acquérir ou de faire copier les documents, de regrouper les témoignages, l’historien-amateur arrive à restituer le contexte d’un événement.

 

La manière de Paul Marmottan est celle d’un homme du concret, du constat. Son génie, tout prosaïque, est de tisser d’une pièce d’archives à une autre une tapisserie d’où émerge par exemple la figure d’Élisa Bonaparte, cette sœur aînée et revêche de Napoléon qui avait reçu une part du génie de son frère et l’appliqua dans la gestion du grand duché de Toscane et de la principauté de Lucques. Paul Marmottan en fut l’historien d’élection.

 

Le collectionneur avait l’exemple de son père, grand acquéreur de primitifs nordiques et fidèle client de l’étonnant marchand Brasseur installé à Cologne. Le goût du fils était apparemment moins ambitieux ; il allait d’abord aux peintres natifs du Nord de la fin du XVIIIe et du début du XIXe. On doit à Marmottan les biographies des Watteau de Lille ou de Louis Boilly dont il sut acquérir un des plus imposants ensembles de portraits. Paul Marmottan aimait particulièrement, en précurseur, ces paysagistes marqués par l’enseignement du peintre Pierre-Henri de Valenciennes, auteur en 1801 d’un mémorable traité sur le paysage. Les peintres de Barbizon et les impressionnistes avaient renvoyé ces peintres dans l’enfer d’une nature recomposée. C’est Paul Marmottan qui permit de revoir un Victor Bertin dont Corot se proclamait l’élève, un Bidauld. L’École française de peinture (1789-1830), livre paru en 1886, où Marmottan donne les biographies de ses chers petits maîtres français du XIXe, apparaît aujourd’hui comme un livre précurseur. Chaque fois, le collectionneur sait acquérir parallèlement des œuvres qui valent témoignages et références. Marmottan historien d’art et Marmottan collectionneur ont le génie de confronter et réunir le texte et l’image.

 

C’est ce que pratique l’historien de l’Europe napoléonienne. Paul Marmottan eut, l’un des premiers, l’intuition que l’Europe dite napoléonienne ne fut pas seulement un passage momentané mais le lieu d’une adaptation décisive au monde moderne. En acquérant systématiquement dans ses voyages et chez ses libraires patentés les journaux, les périodiques, les guides, les almanachs, les descriptions, les recueils économiques et administratifs, Paul Marmottan regroupait les témoignages dont il usait pour ses propres articles mais dont il savait qu’ils constitueraient autant de pierres d’attente pour les futurs chercheurs. C’est le sens et la justification de ses donations principales faites à l’Académie des beaux-arts dont il ne fut du reste jamais membre : le musée Marmottan à Paris, rue Louis Boilly où les arts sous l’Empire sont -présents à travers des œuvres rares, inattendues, significatives, la bibliothèque de Boulogne-Billancourt d’autre part qui rassemble et conserve les glanes d’un voyageur et curieux européen à larecherche de la mémoire de ces années 1800 où les anciens et nouveaux régimes apprenaient à vivre et fonder un monde neuf.

 

Bruno Foucart
professeur d’histoire de l’art
à l’université de Paris IV-Sorbonne
directeur scientifique de la bibliothèque Marmottan