Jean-Honoré Fragonard

Grasse, 5 avril 1732 – Paris, 22 août 1806

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Jean-Honoré Fragonard occupe une place très particulière dans l’histoire de l’art français. D’abord très apprécié et tenu pour le peintre parisien à la mode, il se vit assez vite attaqué et démodé ; mais, au XIXe siècle, il retrouva des admirateurs fervents (Hippolyte Walferdin), des adorateurs (les frères Goncourt) et finalement une renommée internationale qui a fait de ses tableaux et de ses dessins l’orgueil des collections les plus fastueuses et le domaine favori des tricheries et des discussions érudites, où souvent finit par s’oublier la qualité profonde des œuvres.

 

La vie de Fragonard est pourtant désormais bien connue. Né à Grasse, dans une famille de marchands relativement à l’aise, il est emmené à l’âge de six ans à Paris, où il semble faire de bonnes études. Il est placé vers ses treize ans chez un notaire, mais ses parents remarquent son goût pour le dessin et le conduisent chez Boucher, qui d’abord le confie à Chardin, puis le reprend auprès de lui et le pousse à concourir pour le Grand prix de peinture, qui ouvre les portes de Rome. Fragonard l’emporte du premier coup avec son Jéroboam sacrifiant aux idoles (1752, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts).

 

Dès lors, son destin est fixé. Il entre à l’École royale des élèves protégés dirigée par Carle Van Loo, la quitte à l’automne 1758 pour un séjour à Rome d’où il revient seulement en avril 1761, en passant par Bologne, Venise et Gênes en compagnie de l’abbé de Saint-Non : voyage studieux, qui dote Fragonard d’une solide culture italienne. En 1765, il est agréé à l’Académie pour son Corésus et Callirhoé, exposé au Salon avec de grands éloges (Louvre). On place vers 1769 la période des célèbres « figures de fantaisies » qui cherchent à allier le sentiment de l’instant à la rapidité du pinceau. Elles ont fait beaucoup pour la réputation de Fragonard de nos jours. En 1771-1772, Fragonard peint pour la comtesse Du Barry, maîtresse officielle du roi, l’ensemble des quatre panneaux destinés au château de Louveciennes qui furent payés, mis en place et bientôt rendus (aujourd’hui dans la Collection Frick à New York). En fait, dès 1773, un pamphlet intitulé Dialogues sur la peinture dénonçait ouvertement le décor de Louveciennes comme le nec plus ultra pour le heurté, le roullé, le bien fondu et Fragonard pour le grand maître du Tartouillis. Le peintre semble avoir été sensible à la critique. À partir de là va peu à peu se dégager une poésie nouvelle qui joue de tons argentés et de petits personnages perdus dans la nature (La Fête dans un parc, Paris, Banque de France, vers 1775), puis une sorte de sfumato (L’adoration des bergers, Louvre, vers 1776-1777) auquel se joint assez vite un sentiment déjà tout romantique (La fontaine d’amour, Londres, Collection Wallace ; début des années 1780 ?).

 

Ce cheminement, dans son ensemble, ne saurait être remis en question. Certes, il laisse suspendues quantité de datations, dont plusieurs concernent des œuvres importantes (L’île d’amour, Lisbonne, Fondation Gulbenkian, etc.). Mais il replace dans le courant du XVIIIe siècle un artiste qu’on a trop souvent tendance à traiter à part, peut-être parce qu’on le regarde plus ou moins comme un « petit maître ». En fait Fragonard, vite pris en main par Boucher lui-même, s’instruit d’abord dans le « grand style » élaboré au temps de Louis XIV. Les richesses de l’Italie, dont il prend conscience le crayon à la main en voyageant avec Saint-Non, lui donnent une liberté parente de ce qu’on nomme souvent le « baroque » ou, si l’on préfère, le « rococo ». Mais l’échec de 1772 l’avertit clairement que l’heure parisienne a tourné et qu’un nouvel esprit souffle dans l’art. Il a le courage de renoncer à ce qui plaisait encore à la plupart de ses amateurs : et c’est alors qu’il peint ses plus grands chefs-d’œuvre, qui sont aussi les premiers chefs-d’œuvre du néo-classicisme et du romantisme. Il ne faut pas moins que la Révolution pour interrompre la production de celui qui est déjà un vieillard.

 

Cette relecture d’une création d’apparence changeante ne s’impose pas seulement dès que l’on consulte les sommes proposées dernièrement par des auteurs comme Pierre Rosenberg et Jean-Pierre Cuzin. Elle s’est inscrite depuis trois décennies sur les cimaises du Louvre grâce à une série d’acquisitions inespérées. Pareils enrichissements ne représentent pas seulement un effort d’érudition : ils permettent, pour le troisième centenaire de la mort de Fragonard, de retrouver un grand peintre. Le contraire même du peintre galant et volontiers érotique qu’on persiste souvent à voir en lui. Surtout lorsqu’on joint ses dessins à ses peintures, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un artiste qui se plaît à célébrer l’enfance et la jeunesse. Il compose des tableaux entiers avec un simple essaim de putti. Il évite même l’évocation de la maturité et ses hommes ne sont d’ordinaire que de grands adolescents. Ses femmes se complaisent dans une nudité fine et gaie qui n’a rien de malsain. L’idée de la nature ne cesse de se développer dans son art : mais une nature luxuriante, puis de plus en plus -mystérieuse, où l’amour rejoint même parfois l’allusion à la tombe. Dans un siècle où la France n’avait plus de vrai poète – Chénier n’a rien publié avant 1790 – Fragonard apparaît comme la véritable incarnation de la poésie.

 

Jacques Thuillier
professeur au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales