Début de la construction de la colonne Vendôme et de l'Arc de triomphe de l'Etoile

Paris, 1806

Six petites vues de Paris : Invalides, place de la Concorde, Arc de Triomphe de l'Etoile,
place Vendôme, Tuileries, passerelle des Arts et métiers
par François-Etienne Villeret
Paris, Musée du Louvre
© RMN / Gérard Blot

Topographie parisienne et symbolique nationale

 

La monarchie d’Ancien Régime honorait les rois et embellissait la capitale, Henri IV sur le Pont-Neuf, Louis XIII place Royale (des Vosges), Louis XIV place des Victoires et à nouveau place Vendôme, Louis XV place Louis XV (Concorde)… La Révolution, après avoir renversé la Monarchie, « devait » naturellement en abattre les symboles. En ces temps, en effet, un monument, même très beau, n’était pas considéré seulement comme un chef-d’œuvre d’art et un « patrimoine » naturel, mais aussi comme un symbole politique vulnérable aux péripéties de l’histoire. La Révolution remplace donc les statues royales par des statues allégoriques de la Liberté (ou de la République sous les traits de la Liberté), statues hâtivement faites, en matériaux provisoires. C’est à l’une d’elles, voisine de l’échafaud, que madame Roland adresse avant de mourir la célèbre apostrophe « Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » Puis la République à son tour est vaincue, après le 18 brumaire, par le pouvoir napoléonien, Consulat puis Empire. Que mettre alors dans ces places parisiennes que l’on avait pris l’habitude de traiter comme des écrins pour un édifice central ? On tâtonna. Le héros national décédé glorieusement pouvait être une solution (Desaix, mort à Marengo), ou bien une glorieuse prise de guerre (Charlemagne, pris sur une place d’Aix-la-Chapelle).

 

La solution en faveur de Napoléon, héros national devenu décidément un nouveau monarque, n’aboutit qu’en 1806, deux ans après le sacre et un an après Austerlitz. S’imposa alors la formule qui devait subsister : sur la place « des Conquêtes » (mais le nom de place Vendôme, populaire depuis des décennies, réapparaîtra) une colonne, inspirée du modèle de la colonne Trajane, avec des scènes d’histoire gravées en longues spirales ascendantes, le tout -fabriqué avec le bronze des canons russes pris à Austerlitz, et au sommet une statue de Napoléon.

 

Formule d’époque d’ailleurs, contemporaine par exemple de Nelson sur sa colonne de Londres. Pour des années, à Paris, la colonne que nous appelons Vendôme reste la Colonne « tout court », et devient l’objet de batailles esthético-politiques bien connues de notre histoire générale (abattue et enlevée de 1814 à 1830, restaurée après 1830, abattue par les Communards en 1871 et -restaurée aussitôt après, non sans quelques changements de costume). Mais les goûts esthétiques et les mentalités triomphalistes du temps ne conduisaient pas -seulement à la beauté des statues équestres ou au gigantisme des colonnes. L’idéal était romain et comportait aussi l’Arc de triomphe.

 

Or, l’année 1806 est aussi celle où commence la construction du plus célèbre des Arcs triomphaux parisiens, celui de l’Étoile.

 

Son histoire est complexe, mais bien connue : glorification impériale, donc, jusqu’en 1814, reconverti en gloire royale sous la Restauration (expédition d’Espagne), ramené à la gloire Révolution-Empire après 1830, où s’achève son décor, objet enfin en 1920 d’une sacralisation de plus avec l’ensevelissement du « Soldat inconnu ». On sait que sa décoration n’a pas été sans « péripéties » (quel groupe jucher sur le sommet ?) et que son interprétation n’a pas été sans infléchissements (le « départ des volontaires » de Rude, qui n’est que l’une des quatre sculptures majeures, sera lu, avec son « génie de la guerre » féminin et hurlant à la fois, comme une républicaine « Marseillaise »). Mais ce que 1806 a fait de décisif et qui doit être ici retenu est le choix de l’emplacement : la colline presque déserte de l’Étoile alors située loin à l’ouest de Paris.

 

L’idée en était discutée depuis la fin de l’Ancien Régime : il y avait là un beau site qui pourrait être en quelque sorte annexé par la capitale et indiquer le lieu de son développement à venir : vers Grenelle sur la rive gauche, vers Passy sur la rive droite.

 

C’était une permutation complète. Conduisant Marie-Thérèse à Paris en 1659, Louis XIV était entré par l’est, « place du Trône » (auj. de la Nation).

 

Recevant Marie-Louise en 1810, Napoléon entre par l’ouest, sous l’Arc de l’Étoile à peine commencé. Et c’était une anticipation réussie.

 

Les espaces à peu près vides qui séparaient l’actuelle Concorde de l’Étoile, l’axe des Champs-Élysées, devaient accueillir le Paris nouveau de la prospérité du XIXe siècle, créer l’actuel Paris de l’ouest, et faire de la Concorde le centre. Et le vieux et dense Paris du XVIIIe siècle et du temps révolutionnaire deviendrait un vieux Paris touchant de près au Paris populaire de l’est.

 

Ainsi se préfigurait la curieuse et un peu contingente coïncidence qui nous est familière : à l’est, un Paris ancien et populaire où se trouveront les monuments objets des cultes révolutionnaires (colonne de Juillet, place de la Bastille, Panthéon, statues de la République, etc.) et à l’ouest un Paris jeune et plus bourgeois où se trouveront les monuments napoléoniens nationaux-militaires (colonne Vendôme, Arc de triomphe auxquels on peut ajouter après 1840 les Invalides dont il se trouve que Louis XIV les avait, sans penser à la suite, fixés aussi de ce côté-là).

 

À ce dernier exemple, on voit bien qu’il existe un peu de contingence et d’approximation dans cette quasi-coïncidence entre sociologie et symbolique sur le thème est-ouest mais elle n’est pas fausse, et date bien de 1806.

 

Maurice Agulhon
professeur honoraire au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales