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Pierre Gassend, dit Gassendi

Champtercier (Alpes-de-Haute-Provence), 2 janvier 1592 – Paris, 24 octobre 1655

Pierre Gassendi
portrait anonyme
Digne-les-Bains, musée Gassendi
© cliché du musée Gassendi
droits réservés

Issu d’une famille de paysans provençaux, Pierre Gassendi, philosophe et savant français, peut poursuivre, grâce à la protection de l’évêque, des études de latin, de rhétorique et de philosophie (Digne et Aix), avant de devenir docteur en théologie à Avignon, puis professeur de philosophie à Aix (1617). Comme les Jésuites lui retirent sa chaire (1621), il décide de se consacrer à l’astronomie et à la philosophie, deux passions qu’il ne cessera d’approfondir, d’autant qu’au XVIIe s., avec la remise en cause du géocentrisme et l’importance à tous égards du procès de Galilée, l’astronomie est le champ par excellence de l’élaboration de la modernité scientifique et philosophique. Différent sur ce point des savants de son temps, le plus souvent infatigables et curieux voyageurs, son horizon se limite à la Provence où il exerce des fonctions ecclésiastiques (successivement chanoine et prévôt à l’église cathédrale de Digne, puis éphémère agent du clergé) et à Paris, notamment pour tenir la chaire de mathématiques au Collège royal (1645). En revanche, comme la plupart des hommes de science et de lettres de son temps qui dessinent les grands traits de la future République des lettres, il est un remarquable épistolier.
La correspondance (latine (1) et française qu’il laisse constitue une source importante, pour la connaissance de l’homme, de l’œuvre et de l’époque, mettant en évidence les réseaux du commerce savant, mais aussi le rôle primordial qu’il accorde à l’amitié : citons François Luillier, ses protecteurs (Nicolas Fabri de Peiresc, Louis de Valois et Louis Habert de Montmort), le minime Marin Mersenne, le médecin Guy Patin, les trois membres de la Tétrade, Gabriel Naudé, François la Mothe Le Vayer, Élie Diodati. La liste serait longue des personnalités qui ont marqué les étapes de sa vie (les astronomes Galilée et Kepler, le philosophe Hobbes, le peintre Mellan, la reine Christine, les Pascal père et fils, etc.), quels que soient leur religion, leur sexe, leur origine sociale et le pays dans lequel ils vivent, de la Pologne à l’Espagne, de la Suède à la Sicile, sans parler du réseau de Capucins qui, procédant sous la direction de Gassendi et de Peiresc à l’observation en divers points d’Europe et du Proche-Orient de l’éclipse de Lune de 1635, contribuent à préciser la mesure des longitudes et à corriger de mille kilomètres la carte de la Méditerranée. Cette opération, comme l’expérience barométrique ou celle sur la chute des corps, est typique de son engagement scientifique, dans sa double dimension, théorique et pratique.
 
En réalité, peu des sujets qui intéressent la nouvelle science échappent à sa recherche : astronomie, médecine, physique, mathématiques, mécanique, musique, météorologie, vulcanologie, etc. Il apporte des données et des conclusions utiles, parfois pertinentes, dans tous les domaines où la nouvelle méthode, fondée sur l’expérience et l’observation, trouve à s’appliquer. Cette méthode, opposée, en théorie et en pratique, au dogmatisme scolastique, regroupe dans sa dimension critique (contre l’aristotélisme) et dans son versant positif (construction des nouveaux savoirs) tout un ensemble de savants dont le nom est passé à la postérité. Des différences de points de vue, notamment entre les savants tenants d’un savoir « ésotérique » (le théosophe anglais Robert Fludd) et ceux qui récusent le rôle des formes symboliques dans la constitution de la nature des choses, se font toutefois sentir à l’intérieur de ce groupe défini par ses options naturalistes et rationalistes, qui constituent la dynamique de l’histoire des sciences à venir. Le débat sur les postulats métaphysiques, entre Gassendi et Descartes, manifeste la vigueur des confrontations conceptuelles et l’importance de leurs enjeux.
En outre, Gassendi ne rejette pas en bloc l’héritage du passé : il y prend ce qui reste d’actualité, sans cesser de considérer que les avancées contemporaines seront à leur tour relativisées par les découvertes à venir, -fondant ainsi sa croyance dans le progrès de la connaissance, avec le souci de toujours historiciser les faits humains, fidèle en cela à une vision inspirée de son double enracinement intellectuel et religieux, dans l’épicurisme et dans le christianisme. Pour ces deux doctrines, chacune dans le registre de vérité qui lui est propre (théologique d’une part, physique d’autre part), auxquelles il adhère en même temps et qu’il s’efforce de les concilier, le temps est avant tout linéaire et proscrit l’idée d’un éternel retour.
 
Gassendi est connu comme le philosophe qui, en son siècle, réhabilite Épicure et la philosophie du Jardin, qu’il restaure, commente puis expose sous la fiction d’un Épicure « redivivus », revenu à la vie. Il reformule la logique d’Épicure pour qu’elle serve de fondement à la nouvelle science et à ses méthodes empiriques, élaborant une théorie des erreurs et de la vérification. La réhabilitation morale d’Épicure, qui l’oblige à réfléchir sur ses dieux, lui permet de dépasser la contradiction apparente entre christianisme et épicurisme, et de concevoir son propre système philosophique, qui articule logique, éthique et atomisme épicuriens avec la doctrine de la création du monde par Dieu, de la Providence, de l’incorporéité et de l’immortalité de l’âme, constituant ainsi la pensée chrétienne sur les bases de la philosophie épicurienne. Faisant de l’éthique la question centrale de la philosophie, il pose le plaisir comme fin de l’homme et la philosophie comme un exercice vers la vie plus heureuse. La liberté de l’homme, chevillée à l’affirmation de la Providence et de la création de l’homme par Dieu, acte d’amour dégagé de la nécessité physique, est un des points d’articulation de l’ensemble de sa philosophie, qui procède à la double récusation du destin et du hasard.
 
Gassendi, conseiller du gouverneur de la Provence au moment de la Fronde, formule une conception politique anti-machiavélienne proche de Hobbes. Contre le préjugé que l’épicurisme condamnerait l’activité politique, il prouve que, loin de ternir la réputation d’un homme d’État et de l’entraver au quotidien, la pratique de la philosophie est une qualité politique.
 
Gassendi est mal connu ; sa pensée est le plus souvent déformée, voire méprisée. Les raisons en sont diverses : ses œuvres sont difficilement accessibles (écrites en un latin difficile) ; ses épigones ont mauvaise réputation (Chappelle, Cyrano de Bergerac) ; le cartésianisme l’a finalement « emporté » ; de plus, sa profonde modestie n’a guère aidé à la diffusion de ses idées. Son mode de composition et de pensée éminemment baroque, laissant une large part à l’ironie, hostile aux affirmations tranchées, déroute le lecteur, de même que la présence des références et citations souvent interprétées comme une accumulation, alors qu’elle relève d’un choix lui-même théorisé, cherchant à inventer une langue philosophique qui puisse représenter la singulière composition de la nature des choses et de la pensée.

Pour Gassendi, l’érudition est la voie de la liberté ; elle permet au sujet en quête d’autonomie contre les autorités de toute sorte de faire preuve d’audace selon la fameuse devise Aude sapere qu’il emprunte à Horace, et démontre ainsi le lien étroit qu’elle entretient avec la construction de la vie morale. Enfin Gassendi, à la fois matérialiste et spiritualiste, sceptique et dogmatique, homme de science et homme d’Église, traverse les lignes d’opposition tracées par l’historiographie : mené par le souci d’affranchir l’esprit de toutes les formes de dogmatisme que seule la connaissance permet de critiquer sur des bases légitimes, il constitue, sans esprit de système, une philosophie cohérente dont toutes les parties s’intègrent et se répondent, et qui en même temps assume son dépassement à venir.

 

 

Sylvie Taussig
docteur de l’université de Paris X-Nanterre
chargée de recherche au CNRS
centre d’histoire de la philosophie moderne

 

1. -P. GASSENDI, Lettres latines, éd. et trad. du latin par S. Taussig, Turnhout, Brepols, 2004, coll. : « Monothéismes et philosophie ».